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VITTORIA GERARDI

Vittoria Gerardi est une photographe italienne qui vit et travaille à Londres.

D’où vous vient cette passion pour la photographie ?

La passion pour la photo remonte à mon enfance. Elle est liée à la constatation du fait qu’un moment à l’apparence réelle peut se transformer en quelque chose de différent. Il s’agit d’une réalité liée à une illusion voire à un souvenir de la réalité qui dans le moment présent devient quelque chose d’autre.

Quelles idées défendez-vous ?

Ce que je voudrais véhiculer à travers mon travail est l’expérience d’un lieu ou d’un paysage, l’expérience intérieure qu’une personne peut vivre en regardant une photo. C’est-à-dire une expérience intérieure de méditation, de passage d’un processus.

 Quelles ont été vos expériences les plus marquantes ?

Une expérience très importante a été pour moi un voyage dans le désert de l’Arizona dans le cadre d’un voyage aux Etats-Unis. Le désert en tant que paysage devient une limite humaine du point de vue physique et psychologique : ce qui compte n’est plus le paysage per se mais plutôt les caractéristiques du paysage même qui se reflètent sur l’expérience humaine.

En tant qu’italienne et européenne, les U.S.A. constituent une réalité à laquelle je ne suis pas habituée et qui a produit une confrontation culturelle avec un contexte très différent de mes origines. Mais le désert m’a transporté à l’extérieur du contexte culturel et social, ce qui a engendré une confrontation beaucoup plus forte et intérieure avec moi-même.

Pourriez-vous développer ce sujet de l’intériorisation ? Descend-elle d’une approche spirituelle ou de la recherche d’un métalangage ?

Elle naît de la recherche de l’universel, c’est une forme d’intériorisation parce que je crois qu’un individu peut atteindre l’universel seulement à travers l’expérience intérieure. Le désert représente une condition limite, d’où le nom de mon projet – Confine (Frontière) – qui se relie à cette idée de limite en tant qu’horizon des choses. Il s’agit donc d’une recherche universelle visant à représenter les limites humaines comme un élément qui nous rapproche tous en tant qu’êtres humains et qui peut alternativement devenir un obstacle en mesure de nous diviser voire une sorte d’extension qui peut nous amener plus loin.

Que pensez-vous de la photographie actuelle ?

Je pense qu’il y a beaucoup d’expérimentation, au sein d’une photo contemporaine qui se veut conceptuelle et axée sur la recherche esthétique d’un équilibre. La photo esthétique a pour moi beaucoup de valeur : l’on peut transmettre réellement quelque chose seulement à travers un équilibrage esthétique des éléments d’une œuvre. Il y a toujours un processus d’équilibrage entre l’idée à l’origine du projet et la forme dans laquelle il se concrétise. C’est pourquoi, pour moi, le facteur esthétique est un incontournable élément de beauté en tant que vertu.

Définiriez-vous votre travail comme un Art ?

Pour moi la photo est une forme d’art car au niveau strictement matériel le processus créatif n’est pas différent de celui qui est à l’origine d’un tableau ou d’une sculpture. Puisque je travaille en argentique la composante artistique de mon travail réside dans le processus de développement du papier photosensible et dans l’interaction que je peux obtenir par le biais d’éléments tels que la lumière et le temps.

 La dimension intérieure est pour vous un point de départ, peut-être un point d’arrivée aussi ? Par son biais cherchez-vous à transmettre votre vision ou plutôt à transcender l’image pour atteindre une sorte de vision universelle ?

Il s’agit d’un processus situé à l’intérieur et donc non pas d’un point d’arrivée. Je voudrais qu’en observant mon travail le spectateur puisse s’identifier dans cette sorte d’arrivée/résultat sans y percevoir quelque chose de spécifique qui le concerne. J’aimerais que dans mes tirages l’on puisse retrouver la caractéristique fondamentale de la condition humaine : la relation avec les temps, avec l’espace et avec la limite en tant qu’élément fondamental et incontournable de l’homme.

 Qu’est-ce que votre travail apporte au sein de notre société ?

 Mon travail n’a pas tendance à être social ni politique et plus en général il ne s’identifie pas à des situations spécifiques et temporaires. Il vise plutôt à se rapporter à la situation individuelle de l’homme, à se situer sur un plan ontologique.

 Quel est votre photographe ou artiste préféré ?

Ma photographe préférée est Alyson Rossiter, une photographe canadienne qui a collectionné des papiers photographiques périmés datant de la fin du XIXème jusqu’à la fin du XXème siècle. En raison du fait que ces papiers ont déjà été utilisés par d’autres photographes, elle a utilisé un processus chimique pour sortir les différentes caractéristiques de chacun pour réaliser des compositions abstraites qui dans sa vision représentent l’enregistrement du temps dans le papier. Elle définit son travail comme un création du temps et je trouve sa production très intense.

Mes artistes préférés sont Anselm Kiefer et Mark Rothko.

Ce que je trouve très intéressant chez Kiefer est le fait qu’il se rapporte très profondément au matériel (objet de son intervention) qui dans sa vision contient une sorte d’esprit que lui, en tant qu’artiste, est censé sortir de son boîtier. Lors d’une interview, Kiefer a affirmé qu’il ne commanditerait jamais l’une de ses œuvres d’art car personne d’autre que lui serait en mesure de sortir cet esprit, ce qui contraste avec certains artistes contemporains qui n’ont que l’idée mais ne s’occupent jamais de la réalisation de l’œuvre. Je vois cela comme une sorte d’industrialisation commerciale de l’art.

J’aime Rothko car son langage est universel, il transpose dans ses toiles la condition, le drame, la tragédie humaine. Dans ses œuvres il n’y a aucune présence humaine, il ne s’agit que d’un équilibrage entre la forme et la couleur. Et trouver cet équilibre constituait pour lui la représentation du sublime, de l’universel : celui qui observe ses œuvres peut se miroiter dans cette condition, tout en y repérant quelque chose qui porte sur l’être humain.

Selon vous, pourquoi la photographie est-elle importante ?

Je pense que la photo est importante parce qu’elle est accessible et démocratique, car il ne s’agit pas d’un art élitaire réservé à une minorité. Et justement cette accessibilité permet à ceux qui l’utilisent de façon créative et artistique d’atteindre une confrontation plus difficile, parfois conflictuelle aussi.

Quels sont vos projets en cours de réalisation ?

Mon prochain projet concerne Pompéi. Je veux intervenir de façon sculpturale en utilisant le plâtre qui a été utilisé dans le processus de préservation de la ville. Dans le processus d’enregistrement argentique de la ville, je vais voiler mes photos avec le plâtre afin de recréer cette sorte de suspension et dimension atemporelle qui connote la ville de Pompéi.

 

Danilo JON SCOTTA