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La Vienne de 1900 : laboratoire de la modernité

La Vienne de 1900 : laboratoire de la modernité

Chaque époque vit les fins d’un monde. Au tournant d’un autre siècle, Vienne se métamorphose en un foyer de la psyché et engendre le renouveau des formes. Sigmund Freud pose les fondements de la psychanalyse avec L’Interprétation des rêves alors que son double Arthur Schnitzler, le praticien du roman psychologique, médecin devenu dramaturge, fustige les hypocrisies sociales. L’utopiste Stefan Zweig voit en ce crépuscule des Habsbourg une fracture sans retour. Hugo von Hofmannsthal, librettiste de Richard Strauss, aspire à « être meilleur et plus distingué que la vie. » Encouragé par son aîné Gustav Mahler, le compositeur Arnold Schönberg, s’affranchit avec ses élèves Anton von Webern et Alban Berg des lois de la tonalité. « Là où tout obéit à des règles », ces visionnaires viennois ont façonné une culture féconde, baignée de désespoir et d’érotisme. Avec une clairvoyance tragique, les créateurs délivrent une vision prophétique sur un monde désenchanté. Miroir prismatique d’une identité morcelée, Vienne expose nerveusement le caractère transitoire de l’existence.

« A chaque époque son art. A l’art sa liberté. »

Ces mots inscrits sur le fronton du pavillon de la Sécession  annoncent le sacre du Jugendstil ou Art nouveau. La Sécession, mouvement artistique contestataire, fondé par Gustav Klimt et plusieurs de ses amis, embrasse toutes les disciplines. Sécession ne signifie pas rupture. Et pourtant elle provoqua diatribes et scandales. Ses membres clament que « Le commerce ou l’art, tel est l’enjeu de notre Sécession. Il ne s’agit pas d’un débat esthétique, mais d’une confrontation entre deux états d’esprit. » Ils veulent arracher l’art au négoce. Klimt, l’homme qui aimait les femmes, sublime les élégantes drapées de motifs extrême-orientaux et posant dans des ors byzantins. Les portraits allégoriques de ses belles amies dans des poses hiératiques ou lascives mettent en valeur son goût pour le style ornemental. Loin des fresques, il croque l’abandon inavouable des corps. Ses désirs magnifient le féminin. Même si ses sujets érotiques incitent certains conservateurs à crier à la laideur et à l’indécence.

Figure majeure de l’expressionnisme autrichien, Egon Schiele, lui, explore implacablement la géographie des corps. Observateur du détail anatomique mais aussi et surtout de la psychologie humaine, quand il ne répète pas des autoportraits tourmentés, le peintre met à nu ses modèles. Hanté par Eros et Thanatos, il les déshabille sur le divan de ses rêves, posant son trait sur un sexe, un visage ou une main. La vérité nue touchante et effroyable de la chair, des pilosités, de la blancheur livide de la peau, des regards absents ou hallucinés, apparaît sans détour dans une œuvre impudique, simple. C’est sa manière de déshabiller l’âme de ses modèles.

Oskar Kokoschka, un autre rebelle, épouvante la cour impériale. Epris d’Alma Mahler, ce « jeune sauvage », est qualifié de « fléau de Dieu ». De frottis en traces sur la toile, il théâtralise les affres intérieures, met en couleur les états d’âme, exalte « l’érotisme de la cruauté ». Chacun dans leurs peintures inscrit une charge sexuelle composée de frôlements, d’enlacements, de douceurs et de violences. Par leur représentation de la chair, ces artistes augurent la crise du monde moderne, tantôt ses enfers concentrationnaires, tantôt ses parenthèses heureuses de liberté, portées, après la Seconde guerre mondiale, par la beat generation puis par les souffles contestataires autour des années érotiques. Au XXIe siècle, à l’heure des obscurantismes et des négations en tout genre où les morales, les anathèmes, les peurs, les dogmes et les interdits prévalent, n’y a-t-il pas un écho résolument contemporain à la chute de l’empire austro-hongrois ?

Jean-Luc Toula-Breysse