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THOMAS HOEFFGEN

Thomas Hoeffgen, photographe, est né à Kiel en Allemagne. Il est représenté par la Galerie Jean Denis Walter.

 

D’où vous vient cette passion pour la photographie ?

Question très intéressante ! La photographie est pour moi un processus très satisfaisant pour moi, allant de l’image réelle jusqu’au tirage argentique. De nos jours, beaucoup d’images n’existent que numériquement, or pour moi l’impression est très importante. La photographie est une passion qui m’est venue dès l’enfance : je me promenais et prenais en photo des paysages, des amis, etc., comme pour jouer, puis je suis devenu professionnel. C’est ce que qui m’a toujours plu, donc j’ai fait une école de photographie et à partir de là, j’ai rapidement obtenu mes premières commandes et j’ai poursuivi mes propres projets.

 

Par le biais de votre art, que pensez-vous apporter au sein de notre société ?

L’art, au final, est une expression personnelle en lien avec ce qui se passe autour de nous et qui nous affecte personnellement : c’est une expérience. Pour moi, il ne s’agit pas d’une seule image mais d’un travail auquel je contribue sans cesse. Il est nécessaire de s’écouter, d’être en contact avec soi-même et ce qui nous entoure. Il est important de vivre dans un environnement créatif. L’art est aussi un processus lent : on crée un travail qui peut susciter une réaction que l’on n’avait peut-être même pas envisagé, et on poursuit à partir de cette idée. C’est un dialogue constant entre ce que l’artiste propose, le retour qu’il reçoit et sa contribution renouvelée. C’est alors que naît une nouvelle série d’images. Par exemple, j’ai achevé en 2010 un corpus de travail intitulé African Arenas. Je suis allé au Nigeria pour un projet de photojournalisme. Après sa publication, des galeristes en ont fait l’acquisition et m’ont contacté pour me proposer d’en faire une exposition parce qu’ils aimaient mon travail sur le thème du football en Afrique. J’ai donc pensé « Peut-être y a-t-il quelque choses là-dedans ! » – J’ai apprécié le contact avec la culture, le football et tout ce qui concerne l’Afrique: où ils jouaient, pourquoi ils jouaient et la passion autour de cela. J’y ai travaillé pendant plus de dix ans, et c’est toujours un projet en cours: il y eu une exposition au musée de Brooklyn l’an dernier.

 

Que pensez-vous de la photographie actuelle ?

Une autre question intéressante ! Moi-même je me suis formé à la photographie analogique – la photographie sur film – et je la pratique encore. La photographie a radicalement changé au cours des dix dernières années. Aujourd’hui, tout le monde est devenu photographe et est obsédé par le fait de se capturer soi-même, ce qui est intéressant, mais pour moi c’est une vision partielle et sans doute éphémère. Mon idée sur ce sujet est que la photographie n’existe pas si elle n’est pas physique. Si les images ne sont que numériques et que vous plantez votre téléphone, c’est fini. Or, l’expérience de la photographie, c’est lorsqu’on a un tirage qui peut avoir un cadre, ou peut-être pas, mais au moins le côté physique. Nous vivons une époque très intéressante.

 

Selon vous, où se situe l’Art dans le travail d’un artiste ?

L’art est une expression. J’exprime mon art à travers la photographie mais un danseur l’exprime en se déplaçant dans l’espace, à sa manière. Il en va de même pour les peintres, les réalisateurs ou tout autre travail créatif. Dès que l’on a une vision originale, cela devient de l’art.

 

Qu’est-ce qu’un chef d’œuvre pour vous ?

Selon moi, à l’échelle de toute une vie, un peintre créera des centaines de tableaux, mais seulement un ou deux resteront et seront reconnaissables, associés à un nom – ce sont les chefs-d’œuvre. Je le vois dans mon travail : quand on commence à créer une série d’images, à la fin, on en a quinze, mais une ou deux seront exceptionnelles, tout en faisant toujours partie de la série. On ne peut pas vraiment créer un chef-d’œuvre, cela arrive simplement, a posteriori. L’impression d’avoir pris une bonne photo peut arriver souvent, mais ne survit pas nécessairement à l’épreuve du temps. Parfois, un chef-d’œuvre est également découvert comme tel plus tard. Si on prend les images d’African Arenas, cinq ou six ans après ma première exposition, les gens sont revenus sur une image intitulée Soweto. Au départ, je voulais photographier le stade de la Coupe du monde à Johannesburg avant l’ouverture et je n’en ai pas eu l’autorisation. J’ai donc loué un hélicoptère pour photographier le stade. Comme il nous restait un peu de temps, nous avons erré un dimanche après-midi à Soweto et pris des photos du ciel, et cela qui a fini par être l’une des images les plus reconnaissables de tout le corpus. Ce n’était pas prévu : j’avais une image en tête du stade et de cette belle coupe du monde, de la manière je voulais la capturer et je l’ai fait, mais la meilleure image, finalement, était Soweto. En ce qui me concerne, on ne peut pas vraiment planifier cela : parfois cela arrive simplement.

 

Quel est votre artiste préféré ? Avez-vous un photographe avec lequel vous sentez-vous en correspondance ?

Bien-sûr, je suis influencé par les photographes de paysage ou de mode, mais mon inspiration première revient toujours à regarder de bons films: des vieux films, des films récents, mais l’image en mouvement a une grande influence sur mon travail. Je pense que Jim Jarmusch est l’un de mes réalisateurs préférés parce qu’il est très visuel, il a un style très cinématographique et graphique. Down by law est l’un de mes films préférés de lui. J’aime aussi les sculptures de Richard Serra – si vous faites l’expérience de ce travail, c’est génial – ou le peintre minimaliste allemand Gerhard Richter. Pour ce qui est des photographes, j’admire Irving Penn pour la passion et le dévouement qu’il a eu tout au long de sa vie, toujours en exploration de nouvelles choses et y travaillant si dur au quotidien. Ses natures mortes sont juste époustouflantes. Il a fait quelques natures mortes à partir de mégots de cigarettes qu’il a ramassés dans la rue et ramenés dans son studio, et elles sont formidables!

 

Selon vous, pourquoi la photographie est-il important dans nos vies ?

La photographie d’aujourd’hui tend à être un peu un produit de masse et nous sommes submergés d’images sur Internet, et sur Instagram, elle est donc extrêmement présente dans la vie de tout le monde. Je ne suis pas sûr que ce soit de l’art, mais c’est une expérience photographique. Avoir un vrai tirage photo artistique photo dans sa vie est tout autre chose – je viens de recevoir une belle lettre d’un collectionneur français ce matin, via mon galeriste – la manière dont ils le décrivent, je ne peux tout simplement pas imaginer – je prends une prise de vue et je l’admire – mais ce que les autres y voient me rend vraiment heureux et me donne l’impression d’avoir fait quelque chose de bien. C’est très difficile à quantifier.

 

Quelles sont vos expériences les plus marquantes ?

Il y a une citation dans mon livre d’une histoire que je n’ai jamais oubliée : la rencontre avec un groupe d’enfants qui jouaient au football sous un château d’eau sur la route entre Lusaka et Choma en Zambie. Ils jouaient avec une balle cousue à partir de sacs en plastique et je me suis arrêté là pour regarder la scène et il y avait ces cinq ou dix enfants, au milieu de nulle part, et moi avec ma voiture. Je suis monté sur le toit de la voiture, j’ai mis le trépied sur l’appareil photo. Si j’avais été un des enfants, je me serais arrêté, j’aurais regardé la voiture comme pour dire : « Qu’est-ce que tu fais ? » – Mais même pas un regard ! Ils continuaient à jouer, et pour eux il était clair qu’ils étaient parfaitement présents dans le moment, seul le football leur importait. C’est une expérience que j’ai parfois avec la photographie, quand je suis juste là, que j’essaye de composer une image. Cela ressemble à la manière dont j’aborde la photographie, j’oublie tout autour de moi et je suis immergé dans le moment, même aujourd’hui, après toutes ces années – comme une forme de méditation.

 

Charlotte Wilkins

 

Thomas Hoeffgen, photographer, was born in Kiel (Germany). He is represented by the Jean Denis Walter Gallery.

 

Where did your passion for photography come from?

Very interesting question! Photography is a very fulfilling process for me, going from the initial image to the printed piece. These days, many things exist only in digital form, but for me the actual print is very important. Photography is a passion I started as a kid, wandering along photographing landscapes, friends, etc., playing around, and then I became a professional. That is what I loved from the beginning, so I went to photo school and moved on from there, got my first assignments quickly and then worked on my own projects.

 

What do you feel your art brings to society?  

Art, in the end, is a personal expression. It is about what happens around you and affects you personally: it is an experience. For me, it is not about a single picture but a body of work to which you constantly contribute. You have to listen to yourself, be in touch with yourself and everything around you. It is important to live in a creative environment. Art is also a slow moving process: you create work, you then get a reaction to it that you may not have even thought of, and then you move on with that idea. It is a dialogue between what you put out, the feedback you get, and your further contribution to it: you then obtain a new series of images.

One body of work I finished in 2010 was African Arenas. I went to Nigeria for some photojournalistic work. It got published, and some gallerists acquired it and approached me to make an exhibition out of it because they loved it: it was all about football in Africa. So I thought “maybe I have something there?” – I enjoyed the contact with the culture, football, and everything in Africa: the space around it, where they play, why they play, and the passion about it. I followed that up for over ten years, and it is still an ongoing thing: there was an exhibition in the Brooklyn museum last year.

 

What do you think about photography today?

Another interesting question! I trained in analog photography – photographing on film – and I am still doing it. Photography has changed dramatically in the last 10 years. Today everybody is a photographer and is obsessed with shooting themselves, which is interesting, but to me that is a side view and is short-lived. My idea about it is that the photograph does not exist if it is not physical. If it is only digital and you crash your phone, it is gone. And the experience of photography is when you have it printed and maybe have a frame, or maybe not, but at least the physical side of it. These are very interesting times.


According to you, where is the actual art in an artist’s work?  

For me, art is an expression. I express my art through photography but a dancer expresses it by moving through space, in his own way. The same goes for painters, film directors or any other creative work. As soon as you have your own original view, it becomes art.

 

What would “masterpiece” mean to you?

For me, over a lifetime, a painter will paint hundreds of paintings, but only a couple will stick and be recognizable with your name – these are the masterpieces. I see it in my work: when you start creating a series of pictures, in the end, you have fifteen, but one or two will be amazing, while still belonging to the series. You cannot really create a masterpiece, it just happens in retrospect. The impression of having taken a great picture can happen often, but does not necessarily sustain time. Sometimes a masterpiece is also discovered later. If you take the images from African Arenas, five or six years after my first exhibition, people came back to image called Soweto. Initially I wanted to shoot the World Cup stadium in Johannesburg before the opening and I did not get permission, so I rented a helicopter and photographed the stadium. Since we had some time left, we cruised on a Sunday afternoon in Soweto and took pictures from the air, and that ended being one of the most recognizable pictures of the whole body of work. It was not planned: I had an image in mind of the stadium and this beautiful world cup, how I wanted to photograph it and I did it, but the much better picture in the end was Soweto. At least in my case, you cannot really plan it: sometimes it just happens.

 

Who is your favorite artist? Is there a photographer you feel connected to?

Of course I am influenced by landscape or fashion photographers, but my main inspiration always comes back to watching good movies: old movies, new movies, but just the moving image has a huge influence on my work. I think the one who sticks out is Jim Jarmusch, one of my favourite directors because he is so visual, he has a very cinematic, graphic kind of way. Down by law is one of my favorites. I also like Richard Serra’s sculptures – if you experience this work it’s great – or the German minimalistic painter Gerhard Richter. As photographers are concerned, I admire Irving Penn, his passion and dedication over a lifetime, always exploring new things and working so hard on it on a daily basis. His still lives are just mind-blowing. There are a couple of still lives he shot from cigarette ends he collected on the street and brought into his studio, and they are amazing!


Why do you think art (and photography) is important in our lives? 

Photography today tends to be a bit of a mass market and we are overwhelmed with photos on the Internet, and on Instagram, so it is hugely present in everybody’s lives. I am not sure it is art, but it is a photo experience. To have a real nice photo art print in your life is something else – I just got a beautiful letter from a French collector this morning, from my gallerist – the way they describe it, I simply can’t imagine – I take this photograph and I admire it. What other people see in it makes me really happy and makes me feel I have done something right. It is very difficult to quantify through.

 

What experiences marked you the most?  

I have a quote in my book from a story I never forgot: coming across a few children playing football beneath a water tower on a stretch of road between Lusaka and Choma in Zambia. They were playing with a ball stitched together from plastic bags and I stopped there to look at the scene and there were five or ten kids in the middle of nowhere and me with a car, and I started climbing on top of the car, put the tripod on the camera. If I had been the kid, I would have stopped, looked at the car as if to say, “What are you doing?” – But not a glance! They kept on playing, and for them it was clear that they were right in the moment, only football mattered. That is an experience I sometimes have with photography, when I am just there, trying to compose an image. That is a similar to the way I approach photography, I just forget everything right and left and am immersed in the moment, to this day, after all these years, like a form of meditation.

 

Charlotte Wilkins