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RENATO D’AGOSTIN

Renato D’Agostin est un photographe italien qui vit et travaille à New York.

 

D’où vous vient cette passion pour la photographie ?

Mon père avait une grande passion pour les jumelles et les longues-vues. Quand j’étais petit garçon, il s’en servait pour me montrer les choses de près, ce qui pour moi était comme un jeu qui en même temps m’a donné le goût pour l’observation. Au fil des années, j’ai remarqué que certaines choses que je voyais autour de moi en marchant dans la rue ou en visitant des lieux auraient pu devenir de belles images. C’est pourquoi, à l’âge de 17 ans, j’ai commencé à m’intéresser à la photographie. Puisque je vivais dans une petite ville près de Venise, je me suis équipé d’un appareil photo et de plusieurs pellicules et je suis parti pour un tour d’Europe afin de comprendre si la photo était ce que je voulais faire. Après mon retour, j’ai passé pas mal de temps en chambre noire et c’est à ce moment que j’ai eu la certitude de vouloir être photographe.

Quelles idées défendez-vous ?

Ma recherche est très spontanée et instinctive. Ma photo est axée sur ce que j’appelle la distance intime. Bien évidemment mes sujets sont tirés de ce que je peux observer dans la réalité de chaque jour mais je cherche en quelque sorte à en distiller des éléments tout en les déconnectant de la réalité. J’essaye de sortir mes sujets de leur contexte afin de trouver une sorte d’universalité de l’image, pour aller plus loin. Dans la plupart des cas, je recherche le silence visuel. Dans une réalité qui aujourd’hui est accélérée et chaotique, j’essaye de trouver un moment de répit, de trouver une relation d’infini entre l’image que je regarde et moi-même. Voici donc ce qui est au cœur de mon travail : trouver la relation entre moi-même et le silence, l’extérieur, l’infini, ce qui revient à une sorte de miroir qui m’encourage à poursuivre ma recherche.

Quelles ont été vos expériences les plus marquantes ?

Du point de vue strictement photographique pour moi l’expérience coïncide avec le voyage : chaque voyage m’apporte quelque chose qui me pousse à revenir en chambre noire qui est ma base, mon chez moi. Chaque voyage m’amène à essayer de déchiffrer mon langage, mon code.

Une expérience fondamentale au niveau professionnel autant que humain a été le travail avec Ralph Gibson en tant que son assistant. Il m’a appris entre autres qu’il ne faut pas adresser son intérêt seulement vers la recherche photographique mais être omnivore afin de percevoir les incitations et les apports qui dérivent de l’étude d’autres formes d’art telles que la peinture, la sculpture, l’architecture, la musique.

Que pensez-vous de la photographie actuelle ?

Il est très intéressant d’y réfléchir. La photo actuelle est difficile à cerner car la facilité ainsi que les processus alternatifs grâce auxquels aujourd’hui l’on peut créer une image peuvent produire des résultats tout à fait admirables mais parfois aussi des choses à oublier au plus vite. Je pense que la perception du public a changé. De ce fait, c’est le public même qui encourage certaines dérives de la photo, ce qui est tout fait légitime, à condition que derrière le processus existe une recherche profonde, un concept fort; tandis que les petits jeux qui cachent un vide conceptuel m’inquiètent un peu. Je crois qu’il sera intéressant de voir le résultat dans 20 ans. Je suis ravi de faire part de la photo contemporaine avec un travail qui se situe à mi-chemin entre le classique et le contemporain.

Bien évidemment vous considérez votre travail comme un Art, mais selon vous, où se situe l’Art dans votre travail ?

Dans mon travail, l’art se situe dans le processus en chambre noire qui pour moi est fondamental parce qu’il ne s’agit pas seulement de l’endroit où je crée mes images, mais surtout d’un lieu presque méditatif dans lequel je peux les comprendre [les images] et grâce au fait de me retrouver tout seul, dans le noir, par le biais de la lumière rouge je parviens à établir une meilleure connexion avec les sujets de mes photos. Quand je suis dehors et que je prends une photo, je crée le négatif qui représente 50% du travail et sur lequel je vais travailler en chambre noire, qui constitue le moment manuel dans lequel j’interagis avec le papier et je sculpte avec la lumière. Par contre je tiens à dire que je n’ai rien contre le numérique ou d’autres formes, mais personnellement j’ai choisi l’argentique.

Qu’est-ce que votre travail apporte au sein de notre société ?

Bien évidemment chaque œuvre doit correspondre au moment historique dans lequel elle naît. Mais j’espère que mon travail puisse apporter un détachement, une recherche de vivre une expérience autre que celle de chaque jour. Je pense qu’en général l’art est un vecteur à travers lequel l’on peut vivre une expérience. Je voudrais qu’en regardant mes photos un observateur puisse trouver quelque chose qu’il a déjà vécu et revivre de manière intense ce souvenir ou alternativement je voudrais qu’il puisse faire l’expérience de quelque chose qu’il n’a jamais vécu auparavant tel que le silence, l’éloignement, la proximité. Sans prétendre changer le monde, j’espère que mon travail puisse faire vivre à l’observateur une émotion, la nuance d’une émotion.

Quel est votre artiste ou photographe préféré ? Avec quel photographe vous sentez-vous en correspondance ? 

A vrai dire je ne me sens pas nécessairement en correspondance avec mes photographes préférés. En ce moment mon photographe préféré est le belge Dirk Braeckman qui n’a rien à voir avec mon travail. Il est extrêmement énigmatique et il explore un domaine qui est complètement à l’opposé du mien. Jusqu’ici j’ai toujours recherché de forts contrastes, des lignes très propres, des géométries très marquées tandis que son travail est très gris, malaxé, presque dérangeant. J’aime le fait qu’il me fasse vivre une expérience, une émotion que d’autres photographes ne parviennent pas à susciter en moi car ils font des représentations trop détaillées. C’est un peu comme observer Mark Rothko, c’est à dire regarder l’infini. Pour moi Rothko a atteint quelque chose d’absolu, une universalité que bien difficilement d’autres artistes ont été en mesure d’effleurer. Tout en me confrontant avec ses œuvres je parviens à me confronter avec moi-même. Et dans la photo je trouve l’espace infini par le biais du travail de Dirk Braeckman.

Parmi les artistes que j’aime je peux aussi nommer Richard Serra, Alberto Burri, Francis Bacon, Pierrette Bloch. En dépit de la diversité de leur moyens expressifs, ils élèvent le medium avec lequel il travaillent et par conséquent il font grandir l’observateur.

Selon vous, pourquoi la photographie est-elle importante ?

Je pense que la photo est importante car à travers sa fausse immédiateté elle peut amener à une instinctivité qui est ensuite digérée petit à petit par le photographe ainsi que par l’observateur. L’archive photographique constitue pour tout photographe – professionnel ou amateur – une série de petits chapitres d’un passé qui parfois peut avoir été assez difficile. Normalement un photographe ne jette pas les négatifs. Il les garde dans une boîte tant qu’un processus psychologique et mental le pousse pas à se confronter à son propre passé, à regarder certains moments de sa vie avec un regard différent. Ceci lui permet de commencer à les digérer. Je pense qu’il est difficile de trouver dans d’autres formes d’art ce type de processus « aller-retour » dans sa propre vie.

Je peux rajouter que la photo est aussi importante du point de vue social car nous tous vivons de création de l’image.

Pourquoi avez-vous choisi de vous installer à New York ?

Après avoir réalisé que ma flamme sacrée est la photo je suis parti à Milan car c’était le seul endroit en Italie où l’on pouvait dire « photo » à voix haute. J’y suis resté deux ans puis à 22 ans je suis parti à New York et la rencontre avec plusieurs personnes m’a fait comprendre que là-bas le marché de la photo faisait partie du quotidien. Une fois revenu à Milan je me suis donné un délai d’un mois et j‘ai contacté plusieurs acteurs du monde de la photo mais je n’ai pas été pris au sérieux à cause de mon jeune âge, quelqu’un m’a même suggéré de lui présenter mon portfolio 5/6 ans plus tard. C’est pourquoi j’ai décidé de partir à New York. Au départ j’ai fait des boulots alimentaires et en même temps j’ai cherché des contacts dans le monde de la photo et j’ai trouvé la possibilité d’interagir et de montrer mon travail. Il y a déjà 12 ans j’ai choisi d’y rester. Petit à petit les choses ont pris de l’ampleur et j’ai eu ma première exposition auprès du Leica Store de Soho et entre-temps j’ai rencontré Ralph Gibson : je suis devenu son assistant/disciple et durant 6 ans j’ai travaillé dans son atelier – principalement en chambre noire – pour ensuite ouvrir mon tout premier petit atelier. Aujourd’hui, New York est ma base quoi que je passe six mois par an en voyage pour des expositions, des livres etc.

Vous avez travaillé avec Ralph Gibson qui a beaucoup plus joué sur la dimension du livre photographique que de l’exposition. Etes-vous plus orienté vers l’édition ou vers l’exposition ?

Pour moi le livre est aussi important que l’exposition et vice-versa. Les deux sont des points d’arrivée. Je viens de publier mon douzième livre. Le livre est une forme d’output du projet. L’exposition change dans le temps car en tant que photographe je digère et je ressens mon travail différemment et aussi parce que des éléments tels que le curateur, le galeriste, le lieu, la sélection des tirages changent. En revanche, le livre reste le même avec la totalité des erreurs que je peux avoir commises quand je l’ai publié. Le livre n’évolue pas, ce qui évolue c’est plutôt moi en tant que photographe et qu’être humain. Je retrace mon travail par le biais de mes livres tout en comprenant pourquoi j’ai fait cela à un moment donné. Quand je regarde mes livres du passé je ferais sûrement une sélection différente mais le livre est scellé et c’est tant mieux.

Dans votre travail vous privilégiez le noir et blanc, par rapport à la couleur…

Le noir et blanc constitue environ 90% de mon travail même si au cours des trois dernières années j’ai beaucoup expérimenté la couleur.

La raison principale pour laquelle j’utilise plus le noir et blanc réside dans le fait que cela permet de réduire le chaos visuel, il permet d’aller plus loin que la couleur pour s’éloigner de la réalité. Je trouve que le noir et blanc est plus méditatif, plus silencieux. Puis évidemment il y a le processus en chambre noire qui rend plus élémentaire la matrice du négatif. Il s’agit d’un langage autre, moins agressif et plus spirituel, plus mental, plus minimal, qui me permet de puiser dans la réalité pour m’en éloigner.

 

Danilo JON SCOTTA