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RAPHAËL CRUYT

Par Fanny Revault

Illusion, magie, motifs psychédéliques, trompe-l'œil... Ce lexique résume l'atmosphère de cette sixième exposition au MIMA, dont Art Interview est partenaire. Un nouveau chapitre nommé Dream Box nous invite à vivre des expériences immersives et hypnotiques interrogeant nos sens et notre imagination à travers cinq univers différents. Une réflexion autour de la raison : notre logique nous joue t-elle des tours ? Nous fait-elle voir la réalité ? Devons-nous toujours croire ce que la raison nous fait voir ? Les illusions apparaissent successivement : la boîte psychédélique d'Elzo Durt, le monde fantasmagorique de Hell'O, l'incantation musicale d'Escif, le trompe-l'oeil de Felipe Pantone et l'enquête sur Imabelpro Eurostom, conçue par Gogolplex. Entretien avec Raphaël Cruyt, co-commissaire de l’exposition.


Pouvez-vous résumer en quelques mots l’exposition Dreambox

L’exposition Dreambox est une exposition qui s’adresse à l’imagination à travers un lexique qui emprunte beaucoup à la magie et aux illusions, illusions d’optiques. C’est une petite brèche dans le tableau de la réalité qui permet de se rendre compte, par l’expérience, la force de son imagination.

Dreambox expose cinq univers différents d’artistes. Quels sont-ils ?

Cette expérience avec Dreambox, on l’a voulu à travers cinq installations demandées à cinq artistes. La première installation, l’entrée, est imaginée par Elzo Durt. Habitué à faire des images super pop, super flash, il a, pour Dreambox, imaginé une boîte dont l’extérieur présente un de ces motifs peint ; c’est l’emballage de cette boîte. On rentre à travers cette bouche et on tombe dans des patterns psychédéliques qu’il re-travaille, ré-imagine et utilise dans ses visuels. Donc l’idée est de ressentir une vibration un peu comme ces affiches qui sont assez hardcores. Quand on sort de cette boîte, on donc est un peu secoué… Elzo Durt crée une image pour la scène punk-rock électro, en Europe, tout à fait reconnaissable. C’est un artiste dont l’image a une pertinence dans notre culture.

Ensuite, on a le collectif Hell’o. Ça nous intéressait d’avoir une expérience immersive dans la peinture, qui semble vous raconter quelque chose mais qui ne vous raconte rien. Et au fil du temps, la narration se perdre au profit de la couleur dans leur travail ; ça nous plaisait d’avoir cette expérience où l’on doit juste laisser le temps pour s’imprégner de leur travail et commencer à voir les jeux qu’il y a entre peinture et volumes, couleurs et ombres. Vous cherchez à comprendre mais il n’y a rien à comprendre, il faut juste se laisser imprégner par quelque chose qui semble vous raconter quelque chose.

Les trois autres artistes interrogent également l’illusion mais aussi la place des technologies dans nos sociétés… Quel questionnement soulèvent-ils ?

Nous avons trois installations qui parlent de technologies. La première est celle de l’artiste activiste espagnol, Escif. Ses peintures représentent des mineurs et des soldats dans l’est du Congo qui extraient le coltane, minerai qui sert à fabrication des puces d’ordinateurs, des smartphones et de la tablette que l’on tient dans la main. À travers cette tablette que l’on tient en main, on joue de la musique, créé par Manu Louis, et en même temps, on fait danser de manière virtuelle les peintures sur le mur. On fait cette double expérience, à la fois d’empathie et de prise de conscience du problème du coltane qui finance la guerre civile depuis onze ans.  Il y a ce paradoxe ; c’est qu’on prend conscience de leur problème avec l’outil de leur torture, c’est à dire une tablette, elle-même faite au coltane. C’est donc une première approche de la technologie, assez dure ; on passe d’un sentiment de culpabilité à celui du jeu… C’est vraiment quelque chose de très intéressant.

Deuxième approche de la technologie, c’est l’artiste Felipe Pantone. Il nous propose deux installations, celle d'illusion d’optique avec tous ces CD-ROM qui pendent dans l’espace, en anamorphose ; on a l’impression qu’ils volent qu’ils ont des tailles et des distances différentes... Tout cela est un jeu d’illusion. Derrière ces œuvres, on a une vision du mirage moderniste, cette idée que la technologie serait finalement le salut de l’être humain. Il y a toujours dans son travail ce jeu là ; il se met au courant des dernières technologies de pointe, parce qu’il sait qu’elles seront obsolètes le mois suivant, et c’est ça qui l’intéresse. Il y a donc une sorte de course effrénée et vaine à vouloir être à la pointe, et c’est ça qui l’amuse dans son travail.

Le troisième point de vue sur la technologie est dans l’installation de Gogolplex, où le visiteur est amené à suivre une enquête. Au bout de l’enquête, on lui propose son portrait psychologique en réalité augmentée. À travers une tablette, on observe une sculpture qui est censée nous représenter. Évidemment, c’est une critique aussi du data mining qui est aujourd’hui beaucoup utilisé par les entreprises pour vous profiler. Sauf que ce profilage, on le voit bien avec cette expérience, est tout à fait aléatoire et ne correspond à aucune réalité, mais tout est une question de croyance et c’est bien là où se situe leur interrogation.

Pourquoi avoir choisi le thème de l’illusion pour cette sixième exposition au MIMA ?

On ne parle pas d’exposition mais de chapitre ; chaque exposition fait parti d’une trame narrative que nous avons imaginé au lancement du MIMA. L’idée étant de créer en vingt chapitres une histoire du millenium, de fermer le livre et ensuite d’évaluer le portrait de cette génération.

Dans cette trame, ce sixième chapitre vient à un moment particulier : en 2018, nous avons fait deux expositions sur la désobéissance civile, du point de vue de l’artiste et du point de vue de la société. Les deux expositions sont complémentaires et partagent ensemble l’idée d’humanisme. Après ces deux expositions de 2018, on s’est dit : « et si on faisait encore un petit pas en avant, et qu’on se posait la question de la raison ? Sommes-nous aussi raisonnables que ce que l’on imagine ? ».

Ce sixième chapitre amène une réflexion sur la raison… Notre logique face à l’illusion est testée à travers ces cinq expériences. Quel est l’avis des scientifiques sur notre capacité à discerner ?

Les neuros-scientifiques et psychologues vous diront tous en chœur : « On est beaucoup moins rationnels que ce que l’on imagine ». Daniel M. Redmann catégorise la pensée humaine en deux types de pensées : une pensée intuitive, directe, et une pensée de réflexion. Cette pensée directe est intéressante parce qu’elle est à la base, à peu près 90%, de nos comportements et de nos actes ; elle conditionne notre pensée réflexive. Cette pensée intuitive est aussi la cible du marketing et de la publicité.

Il est donc intéressant de vivre l’expérience de la raison, de voir que, finalement, notre pensée nous joue des tours, c’est ça l’illusion. On a l’occasion de voir à quel point le cerveau a besoin de cohérence et on va donc remplir les vides en créant des choses qui n’y sont pas. Un exemple très concret ; le motif psychédélique est un motif qui fonctionne très bien puisque le cerveau voit du mouvement là où il n’y en a pas, uniquement parce qu’un rythme de croix, par exemple chez Elzo Durt, de croix noires et blanches, donne comme information au cerveau qu’il y a du mouvement. Le cerveau veut tellement de cohérence qu’il crée sa réalité…

Nous vivons entre illusion et réalité… Quel est, selon vous, le rôle de l’art ? Et pourquoi est-il important dans nos vies ?

L’art, et quand je parle d’art, il y a plein de formes d’art, mais je pense à celle qui nous ouvre à d’autres réalités. Quand on est à l’école, on apprend des protocoles, on apprend la grammaire, les mathématiques, etc. Puis vous interrogez des jeunes enfants et vous remarquez que ces protocoles deviennent la réalité, et quand vous enlevez ces protocoles, et bien ils sont perdus.

Et c’est ça l’art, c’est le moment où on enlève ces cadres pour imaginer d’autres choses ; c’est un exercice quotidien qui doit nous permettre de réinventer qui nous sommes, de réécrire qui nous sommes, par d’autres moyens que ceux que l’on connaît.