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MICHEL COMTE

D’où vous vient cette passion pour la photographie ?

Ma passion pour la photographie naît de la curiosité et des tous premiers tirages que j’ai vus. J’ai grandi à une époque où la photographie était à son apogée. J’ai commencé à suivre la photographie contemporaine quand j’étais très jeune. J’étais passionné par Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, André Kertesz, Man Ray, les instantanés tirés des films de Pasolini. Chez mes parents, il y avait beaucoup de magazines de mode – tels que American Vogue, British Vogue, Bazaar – et de ce fait, j’ai été frappé par les images depuis mon enfance.

 

Dans le passé, vous avez travaillé en tant que photographe de mode. Qu’est-ce qui vous a poussé à adopter une approche artistique ?

Avant de devenir photographe, j’étais un restaurateur d’art contemporain, je me suis occupé surtout des œuvres d’Yves Klein et d’Andy Warhol. J’étais donc issu du milieu de l’art contemporain et je n’avais jamais songé à devenir un photographe de mode. Cela m’est arrivé par hasard à Paris : grâce à Karl Lagerfeld, j’ai déclenché mon premier travail pour Chloé [maison de couture, N.d.R.], ce qui a constitué le début de ma carrière en tant que photographe. Pendant ce temps, j’ai continué à travailler en tant que restaurateur. J’ai eu beaucoup de chance car très peu de temps après j’ai rencontré Alexander Libermann [peintre, sculpteur, photographe et directeur éditorial de Vogue Art entre les années 1960 et les années 1990, N.d.R.] qui a beaucoup aimé mon travail et qui m’a pris sous son aile protectrice. Il m’a entre autres présenté à Franca Sozzani [journaliste qui a dirigé Vogue Italia durant presque 30 ans, N.d.R.] avec laquelle sont nées une collaboration et une amitié qui a duré jusqu’à sa disparition l’année dernière.

 

Est-ce que vous vous considérez plus artiste, photographe ou les deux ?

Je ne me pose jamais de limites. J’aime travailler avec tous les moyens : je fais des sculptures, des films, des vidéos, de très grandes installations. Et je pense être à l’aise avec chacun de ses moyens de la même façon. Je ne crois pas être particulièrement bon dans aucun de ces domaines mais je suis très doué pour la communication, ce qui est le but de mes installations écologiques. Aujourd’hui, le musée représente la plateforme ultime pour s’exprimer. Il est possible de faire des installations, du land art, il n’y a pas de censure : la seule limitation que l’on peut avoir en tant qu’artiste ne provient que de nous-mêmes. Je trouve que cela constitue un aspect fantastique de cette époque.

 

L’exposition White light, black light [Lumière blanche, lumière noire] qui vient d’ouvrir à la Triennale de Milan est la deuxième partie de votre projet Light actuellement présenté au Maxxi de Rome. Pourquoi avez-vous choisi de vous focaliser sur une question écologique ?

J’ai travaillé à ce projet pendant de nombreuses années. J’ai vécu ce projet : je pourrais raconter l’histoire de chaque pierre : j’ai gravi un nombre incalculable de montagnes, j’ai totalisé presque 1000 heures de vol en hélicoptère, j’ai perdu l’un de mes meilleurs amis durant une escalade, j’ai vécu presqu’un an dans l’Himalaya… Je peux vraiment affirmer avoir vécu tout ça. Il y a peut-être des sujets plus attractifs voire plus controversés, mais je crois que tout est une question de timing. Dans certaines régions de la planète les gens respirent de l’air pollué, ils boivent de l’eau empoisonnée, donc je pense vraiment qu’il est de mon devoir de sensibiliser le monde à propos de ce problème. L’Himalaya est en train de pousser des hurlements, les glaciers de l’île Spitsbergen en Norvège sont en train de perdre 30 centimètres par jour…

 

Compte tenu de ces problèmes, quel est à votre avis le scénario futur possible pour l’humanité ?

Il faut ralentir et utiliser la technologie à notre avantage. Il faut comprendre ce qui est en train de se produire et visiter personnellement les endroits qui sont en danger. Il faut que l’on modifie nos habitudes d’achat en ligne afin de réduire la quantité de pollution provoquée par les camions et par les avions qui livrent les marchandises chez nous. Durant ces cinq dernières années, la quantité d’avions a presque doublé et l’on estime que dans deux ou trois ans il y aura en circulation autant d’avions cargos que d’avions de ligne. Quelques grands architectes tels que Tadao Ando, Jean Nouvel, Massimiliano Fuksas, sont en train de créer des environnements verts. Si nous lisons et apprenons, nous pouvons transformer nos villes en des villes vertes : pourquoi ne pas apprendre de ces gens talentueux ? Et pourquoi ne pas lire plus ? Je pense à trois livres écrits par Thomas Lauren Friedman : The world is flat (La terre est plate), Hot flat and crowded (Chaud, plat et surpeuplé), The Lexus and the olive tree (La Lexus et l’olivier). Si les gens les lisent, ils ne peuvent pas se passer de ralentir. Friedman raconte tout ce qu’il faut savoir au sujet de la globalisation et de la société de consommation. Sa recette peut marcher à condition que l’on ralentisse afin d’opérer un changement réel. Par exemple, il faudrait éteindre nos portables au moins 3 heures par jour, acheter des fruits de saison…

 

Quelles idées défendez-vous ?

Je pense défendre l’éducation et le fait de ne pas se donner des limites : « je ne peux pas faire ça » n’existe pas. Je veux faire ça et je me fixe un objectif. Si j’ai un problème je m’investis encore plus. Je n’accepte pas le « non » comme réponse. Jamais. C’est l’art du tir à l’arc, c’est-à-dire réfléchir avant de tirer : viser, tirer et marquer un but. Pas de compromis : un compromis en demande un autre. Le “mais” n’existe pas : c’est ça ou rien… Il vaut mieux changer soi-même au lieu de changer les autres car cela ne marche pas.

 

Quelle a été votre expérience la plus marquante ?

Dans le cadre de mon activité en tant que photojournaliste, j’ai assisté à l’un des plus grands massacres de l’histoire, celui de Srebrenica. J’étais dans un taxi à New York et le chauffeur m’a regardé dans le rétroviseur et m’a dit “Michel c’est toi ! Tu étais dans le camp de concentration quand j’ai lu mon ordre d’exécution et j’ai survécu sous une pile de morts”. Cela a été à la fois une reconnaissance de mon travail et un témoignage très marquant. Je n’ai pas vu le massacre mais j’y ai été juste après, j’ai vu tous les morts…

 

Que pensez-vous de la photographie actuelle ? 

Je pense qu’il y a deux considérations à faire. Quelques musées intelligents sont devenus des plateformes politiques pour les artistes. Je trouve cela fantastique. D’autre part, il y a un travail de production d’art contemporain qui n’a rien à voir avec les artistes. J’ai vu, par exemple, une grande installation artistique avec une quarantaine de scies attachées à des chaînes peintes en noir. L’artiste a envoyé une photo du modèle de scie à acheter, et il a donné des instructions pour que l’on positionne les scies avec les chaînes et l’on rajoute la couleur noire. Il n’a jamais vu l’installation. Là je ne comprends pas. Je me demande ce qui est le mieux : ce qui est grand ou ce qui est bon, qui a de la valeur. A mon avis ce qui est bon. Je suis un enfant de Carl Andre, de Michael Heizer, de Robert Smithson, de Walter de Maria, d’Yves Klein, de Lucio Fontana, de Donald Judd… j’aime les artistes qui font beaucoup de recherche. C’est comme pour la photographie : ce qui va rester est la recherche et non pas le flash. Je pense qu’à l’heure actuelle l’art contemporain est un reflet de la société d’aujourd’hui. Je crois qu’il faut aller plus dans la profondeur, en silence. Je travaille beaucoup à Carrare dans les mêmes ateliers qui virent  Michel-Ange et qui sont actuellement utilisés par Santiago Calatrava, Anish Kapoor… J’y travaille la pierre avec mes mains. Mais j’ai des assistants qui m’aident à apprendre comment intervenir sur la pierre sans la détruire, c’est un travail d’apprentissage qui implique le respect la pierre, de la nature, d’une montagne qui nous donne la vie comme Carrare depuis six siècles. Je peux travailler et apprendre au lieu d’envoyer une photo. Cela est le voyage de l’artiste. C’est moi qui ai coupé et taillé les morceaux de glace qui sont actuellement exposés à la Triennale.

 

Selon vous, où se situe l’Art dans votre travail ? 

Il n’est vraiment pas à moi de juger mon travail. J’ai une idée et je peux concrétiser ce que je sais quand j’ai l’idée. C’est comme ça que j’ai imaginé les installations de Rome et de Milan.… Pour moi, la composante artistique est l’idée qui me vient à l’esprit et la force de choisir une “famille” qui me soutient parce que je ne suis pas capable de travailler tout seul. A chaque occasion, j’apprends plus. Picasso a dit qu’il faut naître tous les jours pour avoir l’innocence d’apprendre.

 

Qu’est-ce que votre travail apporte au sein de notre société ? 

C’est la société qui doit en juger. De mon côté, j’essaie de communiquer avec les gens. Ma prochaine exposition aura lieu à Hong Kong, puis à Bejing avec la galerie Urs Meile. Ensuite au mois d’août 2018, je ferai une installation de 40 km dans le Mojave Desert qui est situé dans le Nevada aux Etats-Unis.

 

Avec quels artistes vous sentez-vous en correspondance ?

Ceux que je ressens comme plus proches de moi sont ceux que j’ai déjà nommés: Michael Heizer, Walter de Maria, Robert Smithson, Carl Andre, Donald Judd, James Turrell, Yves Klein.

L’art n’est pas là pour contenter les gens. L’art est un cri, un hurlement de joie, de désespoir dans le cas de Guernica (de Picasso). Personnellement, je crois dans l’art extérieur. Je pense, par exemple, au Spiral Jetty de Smithson. Je travaille au milieu du désert ou sur une montagne non pas pour être dans une galerie, car ma galerie est à l’extérieur, je pense que la galerie des gens est à l’extérieur. C’est pourquoi mon musée préféré est le musée d’art contemporain de Naoshima réalisé par Tadao Ando au Japon car l’on peut y retrouver un dialogue entre la terre, la lumière et l’art.

 

Selon vous, pourquoi l’Art et la photo sont-ils importants ?

Parce que l’on est tous élevés par des images : le pouvoir de l’image est à jamais éternel, qu’il s’agisse du soldat mort de Capa ou des derniers jours du Mahatma Gandhi. Toutes ces images font partie du bagage que l’on amène avec nous. Même si tu es aveugle l’on t’explique une image, on ne peut pas y échapper.

 

 

Danilo JON SCOTTA