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MARC GOLDSTAIN

Marc Goldstain pose son regard poétique sur tout ce qui l’entoure. Le paysage urbain et les scènes de nôtre vie quotidienne inspirent l’artiste depuis plus de trente ans. Qualifiant son œuvre de « pop impressionniste », l’artiste se ressent d’une double filiation : impressionniste par la touche, et pop par ses sujets puisés dans la vie quotidienne. Marc Goldstain nous ouvre les portes de son atelier pour un interview de sa vision de l’art.

Par Fanny Revault 


D’où vous vient cette passion pour la peinture ?

J’ai effectivement une passion pour la peinture. Lorsque j’avais six ou sept ans, j’ai vécu une expérience que je qualifierais d’expérience fondatrice. Petit, donc, j’allais regarder la télévision – la série « les envahisseurs »- chez un voisin car je ne l’avais pas chez moi. En arrivant, j’ai vu sur un guéridon le dessin d’un pistolet très bien réalisé à mon sens de petit garçon. Il y avait une forme de réalisme, une impression de trois dimensions dont le relief m’a paru beau, réel, comme une forme de réalité venue me percuter physiquement par une sensation vraiment forte. L’impression que j’ai eu rétrospectivement est qu’il s’agissait de mon premier sentiment d’existence aussi fort ; j’ai entrevu la possibilité d’être acteur dans le monde en me l’appropriant par l’analyse qu’en donne le dessin. Cela m’a permis de me révéler à moi en tant qu’être conscient.

Ce sentiment fort de « révélation » vous a, par la suite, donné envie de devenir peintre … et de découvrir l’histoire de la peinture …

On peut imaginer que ça m’a influencé, à dix sept ans, quant  à mon choix de devenir peintre ! À cet âge, deux artistes à l’engagement complet dans leurs peintures et leurs vies m’ont marqué : Van Gogh et l’expressionnisme de Willem De Kooning. Il y avait une passion dans leur vie. Pas uniquement dans la peinture, le geste ou la facture, mais une sorte d’engagement reliant psychisme et corporéité. De Kooning avait travaillé avec de la peinture de bâtiment, avec des ouvriers. Et Van Gogh cherchait aussi ce contact populaire. J’aime l’idée qu’ils viennent de là, qu’il y ait une sorte de contact avec cette réalité.

C’est ce goût pour la réalité qui vous a naturellement mené vers la peinture réaliste …

Je m’inscris dans le courant de peinture réaliste qui montre la vie quotidienne, les choses qu’on ne regarde pas forcément. Je fais ça depuis presque trente ans, avec des périodes où j’ai expérimenté autre chose. Mais j’ai toujours eu envie que ce qui concerne le quotidien des gens soit au cœur de ma peinture. Que l’on puisse s’y retrouver, être touché par des choses que l’on regarde sans y  prêter attention. Une façon de mettre de la poésie là où il n’y en a pas forcément.

En tant qu’artiste, quelles idées défendez-vous ?

Ce que je défends est presque une manière d’être, une relation au monde. Pour moi, avec les années, ce qui me semble important est le contact avec le réel. 

Qu’est-ce qui vous paraît important dans cette pratique artistique ?

La facture est très importante. On peut représenter le monde de façons différentes. Mais ce qui importe pour moi est la touche, qu’elle soit visible d’une façon ou d’une autre lorsque l’on peint. Car quand un peintre touche sa toile, par un geste violent ou doux, il touche vraiment le monde physiquement. Ce n’est pas juste une idée qu’il va faire réaliser par quelqu’un d’autre. Il est clair pour moi que le peintre doit être quelqu’un d’actif, en relation tactile avec son support et le monde qui l’entour. Il faut aussi que la réflexion soit traversée par une expérience physique, presque dansante, de la peinture. Ce n’est pas simplement émotionnel, il faut que ce soit quelque chose de corporel.

Lorsque tout cela est présent, il y a une forme de générosité qui peut toucher. C’est peu être un peu prétentieux mais je pense que je cherche un art universel.

Pour certains amateurs d’art contemporain, ce genre de peinture n’est pas facile à apprécier. Que répondez-vous à ceux qui jugent la peinture réaliste de ‘dépassée’ ?

Je vais répondre à cette question en faisant un léger retour en arrière qui concerne sans doute l’actualité. La peinture n’était plus mise à l’honneur, elle était même soupçonnée d’être rétrograde et je ne suis pas le seul à avoir entendu cela. C’était extrêmement choquant pour quelqu’un comme moi qui s’exprime en peinture, comme d’autres le font en chantant. Cela me vient naturellement, et que l’on puisse dire qu’une chose ne soit plus à la mode ou dépassée me parait complètement stupide, pour dire les choses comme je les pense.

Il y a cependant un retour de la peinture, réaliste notamment, telle que je la conçois. C’est une chance pour moi d’assister à cela. C’est d’autant plus intéressant à notre époque où l’art est multiple. On peut voir des peintures à côté d’un Penone, d’un Dicrola. Il y a des choses qui peuvent être en dialogue.

Néanmoins, je ne suis pas pour un art qui soit juste celui de la peinture réaliste que je pratique. Il faut que cela puisse exister car c’est très important. Il s’agit d’un mode d’expression qui fait du bien aux spectateurs lorsqu’il est touché par une œuvre. Un concept en dehors de la main, de toute sensibilité reste mort. Il faut un concept et un être humain habité. Autrement nous n’avons rien.

Dans votre processus artistique, à quel moment sentez-vous l’acte de création ?

Dans la création d’une œuvre, il n’y a pas que l’art lui même qui entre en jeu. Nous avons parfois comme une impulsion, une sorte de vent qui souffle et qui nous emmène. Quelque chose qui me dépasse, me transcende. Lorsque je suis porté par cette chose qui me dépasse, c’est de l’art. Je n’en suis pas la seule origine.

Il y a aussi des moments où il ne se passe rien, alors c’est le moment où le savoir faire est utile pour avancer ; d’où l’importance d’avoir un métier car l’art ne peut pas arriver de nulle part. La partie artistique est comme le couronnement. John Dewey en parle dans L’art comme expérience que j’ai beaucoup aimé. Il dit que lorsque nous sommes dans un processus fluide, il y a comme une forme de couronnement au niveau de la sensation et de l’œuvre. Les dernières touches de la peinture vont lui donner tout son sens. C’est aussi une chose fragile, qui arrive à la fin et qui ne concerne pas toute l’œuvre. Peu de choses séparent la bonne œuvre de la mauvaise. Parfois, nous ne sommes pas loin de la croûte alors même que nous avons une bonne peinture.

Par votre peinture, que souhaitez-vous apporter, provoquer ?

En montrant le quotidien tel qu’il est ; dans sa plus grande simplicité, je vais toucher les gens avec un peu de poésie et aider à supporter ce monde pas toujours facile. Quand je peins des immeubles laids ou que je me rends sur des fins de marché, il y a une forme de poésie. Toujours un espace dans lequel les gens se retrouvent et sont touchés par lui car ils ne l’avaient jamais regardé comme cela auparavant, ce qui amène un plus. Voilà mon ambition. Il faut que l’art ait un sens pour celui qui le produit. L’artiste est responsable quelque part de ce qu’il transmet. Lorsque je suis dans des périodes un peu sombres, je ne montre pas certains tableaux car ils n’apportent rien aux gens. Je ne suis pas dans l'art thérapie mais je cherche un accord avec le monde.

Quels sont les artistes qui vous ont inspiré ?

Il y a beaucoup d’artistes dans beaucoup de domaines. Il faudrait les classifier. Dans la peinture, je considère certains artistes fondateurs comme Watteau. Enfant, il m’avait touché par ses esquisses, où l’on peut suivre facilement le déplacement du crayon ; et dans ses peintures la légèreté mélancolique qui me touche encore. Il est vraiment resté un de mes peintres préférés. A la même époque il y avait Bellotto, peintre italien qui travaillait à la cour de Pologne et qui faisait des paysages urbains extraordinaires, encore plus beaux que ceux de son oncle.

Plus tardivement, il y a aussi Van Gogh donc, mais aussi Gauguin. C’était l’incarnation de l’artiste voyageur dont l’intensité et l’invention me plaisaient  beaucoup. C’est un art au service de quelque chose. Il y a aussi Willem de Kooning dont j’adorais la lumière et son côté art total. Soutine et certain Utrillo même… Nous avons d’un côté des artistes très réalistes avant même l’hyperréalisme - La photographie a été inventée avant la photographie par la peinture. De l’autre, nous avons les déformations totales d’un Soutine ou d’un Francis Bacon complètement dépassés par leurs émotions. Il y a quelque chose de très brut qui me plaît beaucoup et m’a inspiré chez eux. Aujourd’hui, il y a Philippe Cogné, Jürg Kreienbühl, Stéphane Belzère, Emmanuelle Perat , etc…

À l’époque de mes 25 ans, je pensais que nous voyions trop d’ « impressionisme », mais ça n’a pas duré. J’avais déjà un immense respect pour les novateurs qu’ils furent, aidé par la lecture de Francastel. On sent tellement l’humain derrière, une vivacité dans la lumière, le geste, la couleur, une perception ultra aiguë, particulièrement dans les premiers Renoir. Et je ne dis pas cela parce que j’ai eu le prix de la fondation Renoir ! Les Renoir jusque dans les années 1875, 80 sont incroyables de justesse, d’équilibre et de force, comme par exemple le portrait de madame Charpentier er ses enfants. Il y a une invention dans cette touche dont on ne mesure pas encore l’ampleur aujourd’hui je pense.

Selon vous, pourquoi l’art est important ? 

L’art est le luxe indispensable à un monde sain. L’Art est une expression du monde incarnée qui vient d’une personne s’adressant au monde, en lien avec lui. Dans un monde qui ne va pas bien, l’art est la première chose fragilisée. Dans un sens, il est un luxe, mais vital. Quand l’art commence à être attaqué, le monde ne va plus bien. Dans une société prospère où les choses fonctionnent, l’art se porte bien. Il est un luxe nécessaire à mon sens. Je ne le place pas au dessus de tout, mais je le vois comme un signe de la santé d’une société.

Que préconiseriez-vous pour un monde davantage tourné vers l’art ?

Il est important de cultiver les artistes. Pas par snobisme ou par mode, mais il n’y a pas d’art à l’école et c’est scandaleux. Cela me met en colère car on peut tout à fait s’exprimer par l’art. Pas forcément pour parler de ses problèmes… Mais on apprend les verbes, à parler, à écrire. Alors pourquoi nous n’apprendrions pas la musique ou le dessin, notamment en France ? La plupart des gens n'ont pratiqué  la peinture qu'à la maternelle ou à la retraite. Il faut remettre l’art au cœur des choses. Il n’appartient pas à l’état ou aux banques.

Je dis que l’art est un luxe pour les gens parce certains sont dans la survie. Quand ils s’en sortent, on peut aller vers l’émerveillement ou la surprise et regarder les choses différemment. J’aime l’idée d’un art populaire dans le bon sens du terme, et pas du tout démagogique. Un art de qualité qui puisse toucher tout le monde...