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HÉLÈNE GUENIN

Par Fanny Revault

Hélène Guenin, directrice du MAMAC de Nice depuis 2016, a impulsé une politique culturelle ambitieuse, notamment par la création d’expositions en résonance avec la collection du musée et les enjeux contemporains. Bien décidée à mettre à l’honneur des questions sociétales, écologiques et environnementales, la directrice explique que ces sujets ont été exprimés par les artistes de l’École de Nice, dont les Nouveaux Réalistes, qui constituent le cœur de la collection du MAMAC.
Rencontre avec une directrice qui pense le musée comme un « espace ressource », de partage et de réflexion sur des problématiques contemporaines.


Vous êtes arrivée au MAMAC en 2016 après avoir participé à l’ouverture du Frac Lorraine et du Centre Pompidou-Metz. Comment avez-vous vécu cette nouvelle fonction ?

Nice était pour moi un nouveau défi car je m’inscris dans une histoire de près de 30 ans. C’est un musée qui a ouvert en 1990 avec une collection très forte, une identité très singulière dans le paysage des musées en France. Il est né, bien-sûr, d’une volonté politique, mais aussi d’une volonté des artistes de témoigner d’une activité artistique qui s’était passée dans les années 1960 et qui avait essaimé internationalement. Je suis arrivée dans ce contexte très fort alors que j’avais eu la chance de participer à l’aventure de deux pages blanches à écrire au Frac Lorraine et du Centre Pompidou-Metz. Ce qui m’intéresse est de savoir comment s’inscrire dans une histoire, la réinventer, la réinscrire dans le XXIème siècle et travailler par rapport à un contexte.

La collection de MAMAC oriente t-elle la programmation de vos expositions ?

Exactement, il s’agit presque pour moi d’une matrice à partir de laquelle je travaille. La collection est focalisée sur les années 1960. Il y a évidemment des pièces contemporaines, mais elle a un grand cœur des années 1960 avec un face-à-face entre le pop et le nouveau réalisme, avec des questions liées à l’appropriation. C’est le cas de nombreuses œuvres de Fluxus ou des Nouveaux Réalistes. Beaucoup de choses sont liées aussi à des questions de signature, un art de geste et d’attitude. Et puis, des personnalités clés, comme Niki de Saint-Phalle, Yves Klein et d’autres encore. C’est à partir du paysage que constituent leurs engagements que j’essaie d’étirer des fils que je tente d’actualiser dans les expositions, et que je croise aussi avec des engagements qui sont les miens depuis de nombreuses années.

Il est vrai que je m’intéresse beaucoup à la question du processus dans l’art. Dans les expositions, je montre très souvent des œuvres à réactiver, des pièces à protocoles ou des choses qui vont peut-être vivre pendant la durée de l’exposition, et plus rarement des pièces prêtes à montrer.


Parmi les préoccupations de notre temps, il y a les questions écologiques et environnementales auxquelles  vous êtes sensible. Comment les reliez-vous aux engagements des artistes des années 60 ?

Des artistes comme Yves Klein, ou même Arman, ont montré, très tôt, un intérêt pour la question de l’écologie. Lorsqu’ Arman commence les premières grandes Accumulations ou les Poubelles, il dit tout de suite que c’est aussi ce que produit la société de consommation, ce qui est laissé derrière elle avec des objets que l’on abandonne petit à petit.

L’exposition Cosmogonies, au gré des éléments, présentée en 2018, était-elle une façon de revenir sur ces enjeux ? 

Oui, cette exposition était une manière de revenir sur un geste clé d’Yves Klein, peut-être un des moins connus ; ce sont ses Cosmogonies qui sont en interaction avec le ventles giboulées, la pluie. Dans cette fibre, cette exposition présentait des œuvres réalisées avec la nature et permettait de montrer soixante ans de création sur ces mêmes enjeux qui relient l’écologie, l’immatérialité, ou au contraire de grande matérialité. Nous présentons également des expositions monographiques d’artistes qui, aujourd’hui, apportent un regard sur quelques grands gestes clés de la collection.

La relation à l’objet marque l’histoire de la collection du MAMAC…

Il est vrai que cette question de l’appropriation d’objets traverse aussi les collections du MAMAC avec, bien-sûr, les Nouveaux Réalistes, mais aussi d’autres artistes comme Ben, ou différentes générations ayant perpétué cette problématique. Je trouve que cela soulève des questions très fortes sur l’« aujourd’hui ». Nous ne sommes plus dans les Trente Glorieuses ayant assisté à cet avènement de la société de consommation et l’arrivée de produits de masse. Lorsque j’ai invité Liz Magor à faire une grande rétrospective au MAMAC, il y a deux ans, c’est précisément parce que c’est une artiste qui rejoue ces enjeux avec beaucoup de sensibilité dans ses sculptures/objets ; mélangent de ce qu’elle récupère non plus en fin de supermarchés ou flambant-neufs en sortie de chaîne de distribution, comme pouvait le faire Martial Raysse. Il s’agissait d’objets patinés récupérés qu’elle assemble avec des sculptures mimétiques. Je trouve que chez Liz Magor, il y a à la fois cette continuité de la « tradition » des gestes des Nouveaux Réalistes, mais avec un regard profondément contemporain.

La participation du public est un axe important de votre politique. Comment la développez-vous ?

En effet, je suis portée par des enjeux de transmission. Nous proposons des projets dans lesquels nous faisons en sorte que le public ne devienne pas un simple spectateur, mais puisse partager sa propre expérience. Nous allons lancer, notamment au mois de novembre, un grand projet avec l’université de Nice et ses étudiants de toutes les disciplines (sciences humaines, médecine, droit...) pour que le public s’approprie mieux le musée. L’objectif est de réaliser « une grande nuit de restitution » ou chacun parle d’une œuvre qu’il a choisi par rapport à son propre champ de recherche, en ayant travaillé en amont avec les équipes du musée.

Quel est l’autre grand axe de votre politique ?

L’autre grand axe très important pour moi est de réaffirmer le musée comme un lieu de recherche. Aujourd’hui, on observe une multiplication des fondations privées qui sont en train de changer en profondeur le paysage de l’art dans le monde, en France notamment. Tant mieux, mais cela oblige les musées à se poser la question de leur mission et de leur apport spécifique dans ce paysage institutionnel. Je crois beaucoup au fait que le musée soit un outil qui apporte un regard nouveau sur l’histoire de l’art pour sortir des sentiers battus, soit en proposant des approches thématiques qui permettent de vraiment emprunter un chemin buissonnier sur la façon de porter un regard sur le travail d’un artiste, mais aussi sur des figures d’artistes qui, peut-être, sont passés à côté de la grande ligne droite de l’histoire de l’art. Cela fait déjà quelques décennies que l’on s’intéresse à ces récits alternatifs. Je crois beaucoup à cela et essaie de l’impulser au musée.
Ce sera le cas avec une grande exposition l’été prochain qui va porter un regard sur l’univers du pop, mais au féminin. Les grandes artistes femmes qui ont participé à l’élaboration d’un langage pop international et qui sont parfois oubliées quand on raconte cette histoire.

Quelle est votre stratégie de développement ? 

J’aime travailler dans une logique de constellations et de collaborations. Ça a été le cas ces trois dernières années, notamment autour de l’exposition de Liz Magor, puis avec le Kunstverein de Hambourg et le Migros Museum de Zurich, et la rétrospective de Bernard Venet qui se tenait en dyptique : Les années conceptuelles (1966-1976) au MAMAC et six décennies (2019-1959) au MAC Lyon.

Pour cet automne, nous collaborons avec le Nouveau Musée National de Monaco et d’autres collaborations se mettent en place pour la suite… Aujourd’hui, ces collaborations sont une nécessité pour avoir, à la fois, plus de visibilité et pouvoir co-produire des expositions, partager des idées…

Comment est financé le MAMAC ?

Le musée de Nice est un musée municipal avec un label « Musée de France », donc financé à 100% par la ville de Nice. Bien évidemment, sur certains projets ou axes de programmation, on développe du mécénat. Pour chaque grande exposition estivale, nous avons un mécène principal qui donne plus de souffle aux projets. Un mécène nous a récemment permis de restaurer une œuvre unique au monde, Mur de Feu d’Yves Klein ; c’est 300 becs de gaz qu’on allume simultanément lors de certaines nocturnes. Le mécène est aujourd’hui essentiel pour le musée ; il permet, au-delà des expositions, d’avancer sur des sujets structurant pour le musée et permettre d’offrir plus au public.

Selon vous, quel est la place du musée dans notre société ?

C’est sans doute une réponse utopiste, mais c’est aussi pour cela que je suis là. Je crois que dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, tourné vers une fascination pour l’immédiateté, et parfois pour la médiocrité, il est important d’avoir des espaces ressources ou l’on peut partager d’autres choses pouvant êtres de l’émotion, de la contemplation, de l’intelligence ou tout simplement être bousculé par ce que l’on voit, positivement ou négativement. L’art n’est pas là que pour satisfaire, il est aussi présent pour poser un regard sur des grandes questions d’aujourd’hui.

L’art à un rôle extrêmement important, il donne un socle à la société, à la civilisation. Ce sont des grands mots, mais j’y crois profondément car l’art est sans doute ce qui nous différencie de certaines autres espèces, et pas seulement notre capacité à fabriquer des outils technologiques, si inventifs soient-ils. Tout à coup, on a aussi cette capacité d’invention de quelque chose qui est de l’ordre du symbole, d’un regard sur le monde qui dépasse simplement la destinée de ce que l’on doit être en tant qu’espèce.

Dans la collection du MAMAC, quel est votre artiste favori ?

Une des personnalités qui m’a vraiment donné envie de venir à Nice et de travailler sur ces collections est Yves Klein car je trouve que, dans un temps extrêmement court, il est mort d’une crise cardiaque à l’âge de 32 ans, il a inventé des choses absolument fascinantes. Il y a finalement un répertoire de pleins de sujets extrêmement inspirants, que ce soit sur les enjeux écologiques dont on parlait tout à l’heure, sur une peinture performative avec les anthropométries, sur la question aussi d’architecture climatique qui sont des choses qu’il a commencé à initié avec Claude Parent peu de temps avant sa mort. Finalement, il a construit un registre que l’on peut observer comme un patrimoine, mais qui intellectuellement, pour moi, est extrêmement contemporain et rejoue de multiples enjeux d’aujourd’hui.

Pour vous, qu’est ce qu’un chef-d’œuvre ?

Comme j’aime les récits alternatifs, je ne me pose jamais la question du chef d’œuvre. Ou alors, si je me la pose, je le fais en contrepoint. J’ai participé à la grande aventure de cette exposition inaugurale qui s’appelait « Chefs-d’œuvre ? » au Centre Pompidou Metz et qui justement, au-delà d’être une liste de chefs-d’œuvre, était plutôt un questionnement de ce que pouvait être cette notion et montrait toute sa relativité à travers l’histoire. Je crois que le chef d’œuvre peut être d’abord la pièce qu’on élit en soi, parce que tout à coup, elle a changé notre regard ou nous a bouleversé.

Pour conclure, quels sont vos désirs quant à la direction de ce musée ?

Rester fidèle à l’identité profonde du musée tout en le traversant des engagements qui sont les miens et apporter un regard nouveau sur l’histoire de l’art. C’est encore le cas cet été avec une exposition co-réalisée avec Pauline Mari sur la manière dont le cinéma dans les années 1960 a été profondément inspiré, transformé par un art d’avant-garde : l’art cinétique. Ces questions des récits sont, pour moi, très importantes, et je voudrais continuer à pouvoir porter des grandes expositions thématiques dans cet esprit.