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GEORGES ROUSSE

D’où vous vient cette passion pour la photographie ?

Dans mon enfance, j’ai eu l’occasion d’apprendre à développer des films, des photos. J’étais émerveillé par l’image qui apparaît, qui est révélée dans le bain et donc ma passion pour la photo vient de là. Après, j’ai commencé des études en médecine, mais puisque je n’étais pas spécialement attiré par la médecine, je me suis redirigé vers la photo. J’ai appris la photo pour en faire mon métier ainsi que pour essayer de trouver ma propre démarche. Au début, j’ai étudié l’histoire de la photographie et j’avoue avoir toujours été attiré par les photographes d’architecture et aussi par d’autres photographes tels qu’Alfred Stieglitz et Edward Steichen qui sont une autre part de la photo. D’autres photographes aussi m’ont marqué : Aleksandr Rodchenko, qui était photographe et plasticien, Man Ray, Marcel Duchamp qui a joué avec la photo, et aussi Kurt Schwitters. Il est un exemple important pour moi car il a créé le Merzbau – un point de rencontre pour tous les arts – qui a été bombardé durant la guerre et par conséquent, il n’en restait que des photos. Les conservateurs des musées ont essayé de le reconstituer à partir des photos. J’ai aimé cette importance de la photo comme trace et en même temps comme schéma pour créer à nouveau et c’est ça que je fais. A partir des lieux je propose une alternative au simple constat photographique et c’est un renouveau des bâtiments qui vont disparaître car ils vont être détruits.

 

Comment est née cette démarche axée sur la mémoire ?

Quand j’étais enfant, mon père était militaire et nous avons vécu dans des zones de garnison où il y a des fortifications abandonnées – nous avons vécu à Nice près de la frontière italienne et en Lorraine sur l’ancienne ligne Maginot près de la frontière allemande. Enfant je jouais là-dedans. Plus tard, quand j’ai eu un appareil photo j’ai photographié ces lieux ; ce qui m’a fait développer une passion pour les bâtiments en ruine. A New York, en 1983, je suis monté sur les Twin Towers et en regardant dans la longue-vue j’ai découvert sur la pointe de Roosevelt Island un hôpital qui a pris feu et qui était à moitié en ruine et j’ai su que j’aurais à travailler là-bas. Donc j’ai une espèce d’attirance pour photographier des lieux en ruine. A partir d’un certain moment j’ai décidé d’intervenir dans le champ photographique par la peinture. Pour mon premier projet, j’ai reproduit et agrandi sur un mur les Demoiselles d’Avignon de Picasso dans un bâtiment en cours de démolition – il ne restait qu’un étage et le rez-de-chaussée – et j’ai vu qu’il y avait une relation intéressante de la peinture à l’espace par la photographie. Cela me rappelait les fresques d’artistes tels que Piero della Francesca ou Giotto dans les églises en Italie. Au début j’ai fait de la figuration, c’était une manière de comprendre comment j’allais occuper des espaces et déjà tout était organisé à partir de l’appareil photo. Et assez rapidement j’ai abandonné la figuration parce que je sentais qu’il fallait passer à une étude sur la toile mais mon support c’est le lieu et l’espace avec sa perspective. Tout cela est contenu dans la photo, c’est pourquoi j’ai continué à développer cette relation avec le lieu abandonné – c’est un espace de liberté – et j’ai introduit la perspective d’une manière contemporaine.

 

Au sein de cette attirance pour les lieux abandonnés, y a-t-il une volonté de témoigner d’un passé qui risquerait d’être oublié ?

Bien sûr puisque mon point de départ était de photographier des lieux abandonnés en ruine mais pas nécessairement des lieux historiques. J’aime tous les lieux qui sont abandonnés, j’essaye de mémoriser l’incidence de la lumière sur l’architecture et de trouver des traces du passé, des évènements qui se sont déroulés dans ces lieux. J’essaye d’avoir une mémoire photographique du lieu tel qu’il est, augmentée d’une action picturale – la mienne – et donc c’est l’association de ces deux éléments qui sera la base de la dernière image du lieu avant qu’il ne soit démoli. Mes interventions n’ont pas toujours lieu dans des lieux abandonnés, parfois je travaille dans des musées ou des lieux historiques, mais ceci est un autre développement. Globalement, j’ai réalisé la majorité de mes œuvres dans des lieux abandonnés qui vont ensuite être détruits.

 

Quelles ont été vos expériences les plus marquantes ?

Il y a beaucoup d’évènements qui m’ont marqué, à partir du premier bâtiment en cours de démolition où j’ai commencé à prendre des photos, ensuite la peinture des Demoiselles d’Avignon que j’ai citée auparavant. Assez rapidement, l’on m’a proposé des lieux un peu partout, en France, en Europe jusqu’en Australie… Donc à chaque fois, c’est une histoire nouvelle qui se déroule dans ces lieux, il ne s’agit pas d’un concept que je développe systématiquement. C’est un travail au contraire qui se nourrit de l’attitude physique dans une autre ville, dans un autre pays. Alors tous les évènements sont marquants. Je vais quand même en nommer un. Juste après avoir commencé à faire des expositions, j’ai reçu la proposition d’une bourse de six mois à New York. J’étais tout jeune et d’un seul coup je me suis retrouvé plongé dans le cinéma que j’aimais, dans l’esprit américain à travers l’image en mouvement et cela a été très intéressant d’être aux Etats-Unis pour comprendre une certaine esthétique et une notion de l’espace déjà développée dans la peinture américaine.

 

Et justement quelle est l’origine du choix de l’anamorphose ?

L’anamorphose est obligatoire dans la mesure où je regarde tout à travers l’appareil photo qui est l’intermédiaire indispensable pour dessiner dans l’espace. D’un côté de l’objectif, j’ai un espace tridimensionnel et de l’autre côté j’ai un espace plan. Donc pour moi, l’anamorphose n’a jamais existé parce que je suis derrière un outil qui est plan et donc je regarde l’espace en fonction de l’appareil photo.

 

Donc d’abord vous étudiez la prise de vue que vous allez effectuer pour ensuite intervenir sur l’espace ?

C’est bien ça. J’installe mon appareil photo – une caméra grand format, avec un objectif, une chambre noire et un verre dépoli – et quand je regarde sur le verre dépoli je vois le réel à l’envers – le haut étant en bas – et sur le verre dépoli je dessine ma forme. Ensuite par des allers-retours je marque des points à la craie puis je contrôle, je corrige, etc. Ensuite quand la forme est dessinée, je la trace et je commence à intervenir sur l’espace.

 

Il s’agit d’un travail de précision…

En fait, ce n’est pas tant précis que ça, c’est l’apparence de la perfection parce qu’assez souvent il y a des choses qui sont compliquées. De toute façon, je ne cherche pas à être parfait, je cherche à montrer une idée de quelque chose de parfait, mais il est très difficile que ce soit absolument régulier. Quelquefois, par exemple, un segment de ligne est tracé sur 10 formes différentes – par exemple, s’il passe sur des poutres – et il est très difficile d’avoir une ligne droite parfaite. C’est pour cette raison que je dis que je donne l’illusion de la perfection mais ce n’est pas la perfection. Sauf si je faisais une projection, ce qui ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est transformer le lieu vu à travers mon appareil photo avec un objectif qui est souvent grand-angulaire et qui, en lui-même, modifie déjà légèrement la perspective tout en l’accélérant. C’est vraiment un travail qui est adapté à la chambre photographique. C’est pour ça que je dis qu’il n’y a pas d’anamorphose dans la mesure où la photo est plane : même si l’observateur bouge sa tête, quand il regarde une de mes photographies, il verra toujours une photo plane. Il ne pourra pas voir ce cheminement qui demande l’anamorphose.

 

Pourtant quand on visite les lieux dans lesquels vous avez effectué des interventions l’on est confronté à un effet d’anamorphose…

Absolument. Mais maintenant je ne fais pas des anamorphoses, je fais des installations qui sont publiques. Quand j’ai commencé, j’avais une trentaine d’années et les gens qui regardaient mes photos ne parlaient pas d’anamorphose car ils voyaient très bien que c’était un travail de modification de l’espace et ils ne remettaient pas en cause ce côté réel de la photographie. Alors que quelques années plus tard, grâce au rapide développement de l’informatique qui a, entre autres, amené à la création de Photoshop, les jeunes ont commencé à croire que mes images étaient retravaillées avec ce logiciel. Du coup, le mien n’aurait plus été un travail sur l’espace mais sur la représentation de l’espace. Donc il m’a fallu quelques temps quand même pour m’adapter parce que je ne voulais pas montrer les lieux abandonnés car je pensais que l’image était suffisamment explicite et en plus ils étaient distants du lieu d’exposition. Maintenant, je suis obligé de faire des démonstrations pour que les gens comprennent tout de suite de quoi il s’agit.

 

Est-ce que vous vous considérez plus photographe, plus artiste ou les deux ?

En fait, je ne me qualifie pas parce que quand je suis dans l’espace à transformer c’est un travail de plasticien et c’est moi qui fait la photographie. Ce n’est pas aussi net que ça. Par exemple, Brancusi est sculpteur et photographe, pourtant il n’est pas qualifié de photographe.

 

Que pensez-vous de la photographie actuelle ?

Je n’ai pas de jugement particulier à cet égard. Je dirais que la photo actuelle se préoccupe beaucoup de l’homme à travers des reportages avec des sujets différents ; c’est pourquoi le type de photographie que je fais est moins sur le devant de la scène photographique. Je pense que pour les médias il est plus facile de parler de tel événement qui s’est produit dans le monde et qui est couvert par des dizaines de photographes que de parler de ce genre de photos plasticiennes telles que je le pratique.

 

Selon vous, où se situe l’Art dans votre travail ?

Ce qui m’intéresse est de mémoriser des lieux qui vont disparaitre parce que je pense qu’ils font partie de notre vie, de notre quotidien, et j’ai ce souci de vouloir conserver une trace des choses qui ne vont plus exister. Mais il y a aussi le fait que peut-être certains de ces lieux pourraient avoir un autre avenir et mon travail serait une base, une sorte d’espoir pour qu’un site – industriel ou autre – devienne quelque chose d’autre. Et donc cela serait la possibilité pour tous ces lieux abandonnés d’avoir une autre existence. Sauf que l’on est dans un système dans lequel l’on fait plutôt de la spéculation que de la conservation et donc mes œuvres ne sont que des témoignages de lieux qui vont disparaitre.

 

Vos photos sont des témoignages aussi en raison du fait que la plupart de vos interventions sont éphémères. Pourquoi le choix de faire des œuvres éphémères ?

Je crois dans le pouvoir de l’image photographique et je prends souvent l’exemple des archéologues qui, lorsqu’ils sont rentrés dans les pyramides, ont pris des photos qui sont très évocatrices de l’histoire, du passé, elles sont des témoignages visuels des objets. Finalement, ces images servent aux chercheurs archéologues et elles servent aussi à rêver, à développer l’imaginaire. Ce n’est peut-être pas à cause de cela que je fais des œuvres éphémères, mais parce que les lieux où je les réalise vont disparaitre et ils ne m’appartiennent pas et je ne peux les collectionner que sous forme de photos et d’archives. Donc c’est par nécessité que mes œuvres deviennent éphémères.

 

Qu’est-ce que votre travail apporte au sein de notre société ?

Après l’édification d’un bâtiment, on a fait une fête pour l’inaugurer mais pour le détruire, on ne fait plus rien, on se dépêche de tout raser… comme je disais auparavant la possibilité d’un renouveau. J’ai travaillé dans des lieux qui étaient en tellement bon état que je ne comprends pas pourquoi ils ont ensuite été détruits. Dans le monde entier il y a des lieux abandonnés. On me propose souvent d’aller travailler dans plein de pays pour garder une trace avant la disparition. Souvent l’on me propose de faire une exposition et en même temps l’on me propose des lieux pour faire une intervention : les commanditaires créent un évènement en marge de l’exposition mais en même temps ils attendent de moi un regard différent. Par exemple j’ai été invité par un groupement de Japonais – des étudiants, des artistes, des galeries, des journalistes, des professeurs, des critiques – à Kobe après le tremblement de terre de façon à ce que je montre quelque chose d’autre du drame qui s’est produit dans leur ville. Et du coup mon action a été de montrer que l’on peut faire quelque chose à partir de ruines.

 

Avec quels artistes vous sentez-vous en correspondance ?

Je me sens en correspondance avec tous les artistes qui ont utilisé la photographie à un moment donné. Je peux citer Pierre Bonnard, Kurt Schwitters, ou Kazimir Malevitch. J’ai fait, par exemple, une série de photos dans lesquelles j’ai effacé les images, ce qui m’évoque les photos de l’exposition suprématiste de 1913. Un autre artiste que j’aime est Cy Twombly qui a fait des polaroids.

Je peux aussi citer Gordon Matta Clarke parce qu’il travaille lui aussi sur l’architecture et il a développé un côté photographique car souvent le public ne peut pas se rendre sur des lieux partiellement démolis. Cela m’embête d’en parler car quand je fais un trou dans un mur on me dit que c’est un hommage à Gordon Matta Clarke et le trou ne devient pleinement un Rousse qu’au moment où je peins tout à l’intérieur. Par rapport aux artistes qui travaillent avec l’architecture, je pense qu’il n’y a pas beaucoup de différences possibles car il s’agit de travailler sur un matériel qui est brut et qui a certaines contraintes physiques. Donc les moyens d’action sur l’architecture sont limités à moins d’être un architecte et là c’est autre chose.

 

Selon vous, pourquoi la photographie et l’art sont-ils importants ?

Je n’ai pas vraiment d’avis sur comment l’art est utilisé aujourd’hui.

Mais l’art est important pour moi car j’ai développé un côté plasticien tout seul et quand j’ai vu pour la première fois le carré noir sur fond blanc de Malevitch cela m’a beaucoup interrogé et stimulé, j’ai compris que l’art est quelque chose de plus que faire du beau, c’est la chose qui me paraît essentielle dans notre société.

 

La dimension du rêve est assez présente dans votre travail. Est-ce que vous cherchez à donner corps à une dimension onirique ou plutôt à révéler à nos yeux une sorte de vérité cachée ou quelque chose que notre perception ne peut pas saisir dans l’immédiat ?

J’ai toujours considéré les endroits abandonnés comme des moments poétiques. Bien sûr ils sont les vestiges d’un passé qui est devenu inutile car ils sont des lieux qui n’ont plus d’utilisation. Mais j’ai toujours considéré ces lieux comme des lieux de poésie et de méditation car j’aime la solitude, j’aime me retrouver dans ces lieux sans personne, pour que je puisse, par l’imaginaire, être transporté dans une réalité que l’on devine, peut-être est-ce le mythe platonicien de la caverne inversé.

 

Le livre “Mots de passe” avec Gérard Macé, constitue une rencontre entre art, photographie et poésie. Comment est né ce projet ?

Gérard Macé est un poète voyageur photographe et j’ai toujours lu ces livres et voyagé avec lui en même temps. Un éditeur qui fait de petites éditions en mettant en relation un poète et un artiste, m’a demandé si je connaissais un poète avec qui réaliser un livre. Donc je lui ai proposé Gérard Macé qui connaît mon travail, nous nous sommes réunis et Macé m’a proposé de courtes phrases qu’il avait écrites mais qui n’avaient pas encore été publiées, les “mots de passe”. Quand je les ai lues, elles m’ont évoqué les courtes phrases qui étaient dites à la radio anglaise pendant la guerre pour communiquer de façon cachée. J’ai interprété ces mots de passe comme des moments poétiques que tout le monde peut vivre quand on est dans un endroit et qu’une phrase nous traverse l’esprit, ce qui peut évoquer une image et en même temps suggérer une pensée poétique. J’avais en projet de travailler à Lens dans un ancien siège de la Banque de France. J’avais déjà visité l’endroit mais je n’avais pas encore commencé. Il y avait beaucoup de petites pièces et j’ai imaginé que, dans ce lieu, on allait trouver des phrases écrites dans l’espace. C’est comme ça que le projet est né.

 

Pourriez-vous nous parler de vos projets dans le futur proche ?

Je vais bientôt partir au Japon pour préparer une installation et une exposition que je ferai l’année prochaine au mois d’octobre à Tokyo. En début d’année, je vais partir à Lima au Pérou pour une exposition au Musée d’Art Contemporain. Ensuite je vais travailler dans des fortifications dans la région de Namur en Belgique pour une exposition qui va commémorer le centenaire de la fin de la guerre 1914-1918.

 

Danilo JON SCOTTA