logo

ERNEST PIGNON-ERNEST

Né en 1942 à Nice. Il vit et travaille à Paris.

Aujourd'hui, Ernest Pignon Ernest nous accueille. On approche avec humilité une œuvre dont les limites s'estompent dans les lointains et qui embrasse toute l'étendue du monde. Un ensemble homogène fait de dessins virtuoses présents sur les murs des villes, qui parlent de la douleur des hommes et portent une topologie lourde de réminiscences. Portées au rang d’icônes contemporaines, ces figures prennent soudainement vie exprimant avec grandeur leur destin, leurs vies enfouies, leurs rêves abolis. Une œuvre, unissant, avec puissance et dignité, la force des dessins d’une humanité mise à nue et la pertinence de leur lieu d’insertion.

Par Fanny Revault


D’où vous vient cette passion pour l’art ?

Elle est venue très tôt. J’ai réalisé mes premiers dessins vers l’âge de douze ans.

Je ne viens pas d’un milieu particulièrement cultivé. Chez moi, il n’y avait pas de peintures ou de livres. Ma famille était davantage intéressée par le sport. Comme j’aimais dessiner, je réalisais l’équivalent de cartes postales représentant le pont de mon village, puis j’ai découvert Picasso dans un numéro de Paris Match. Ce fut presque un tournant dans ma vie. Je n’avais pas d’autres pistes à l’époque, mais j’ai vu que la peinture pouvait-être autre chose. Lorsque j’ai découvert Guernica, cela a orienté tout ce que j’ai fais depuis.

Quelles idées défendez-vous ?

Je ne crois pas défendre des idées en particulier. Mon travail ressemble davantage à une sorte de quette visant à densifier le réel. C’est ce que je vis. L’inscription de mes images dans certains lieux vise à travailler ces endroits plastiquement ; mais aussi au niveau de leur potentiel symbolique, à les exacerber, à rendre ces lieux plus forts, à densifier le potentiel qu’ils portent afin d’y réinscrire l’histoire humaine.

Quel est votre artiste favori ?

Picasso. Paradoxalement, c’est à cause de lui que je suis artiste. Je ne peins pas, mais si j’ai dessiné cet espace d’intervention dans le réel que sont mes images, c’est en partie à cause de lui car j’avais le sentiment qu’après Picasso, toues les expériences purement picturales étaient légèrement dérisoires. J’ai d’ailleurs toujours ce sentiment.

Mais mes sources d’inspiration sont la lecture et les poètes (les travaux derrière moi représentent Pasolini). Il est pour moi une référence permanente, d’un point de vue artistique, par son approche sensuelle et charnelle des lieux, des gens et de l’histoire. C’est ce caractère charnel qui,  paradoxalement, révèle toujours la dimension sacrée des lieux.

Je me saisis fréquemment de l’œuvre des poètes, de leur destin parce qu’ils incarnent souvent leur temps. Pasolini, son histoire, son assassinat, les 800 procès qu’il subit témoignent de l’Italie à fin du XXème siècle, de même que Pablo Neruda incarne le Chili, la Cordillère, le Pacifique et toute l’Amérique latine.

À quel moment ressentez-vous l’instant de création ?

Dans le dessin, il y a toujours plus que ce qui est figuré : il y a le projet. Un dessin porte avec lui une perspective qui associe le regardeur d’une autre manière que la peinture. Contrairement à cette dernière, il reste constamment en devenir. Si l’on me montre une peinture, je peux la dater à cinquante ans près, mais je ne pourrais jamais faire cela avec un dessin.

Est-ce que le moment de création apparaît dans la nuit ? Lorsque l’idée me vient ?

Quand j’ai réalisé que Pasolini était mort depuis 40 ans, j’ai voulu créer une image qui le représente en me demandant ce que nous avions fait de ses messages, de ce qu’il nous avait annoncé. Cela m’a pris du temps avant de comprendre que j’allais créer une image qui le représente portant son propre corps. Ce fut un moment de création parce que pendant longtemps, je ne savais pas comment exprimer ce que je cherchais.

J’aurais dû y penser avant puisque dans toute son œuvre, cette idée du double a toujours été présente, comme chez Nerval d’ailleurs. Là j’ai eu un moment de création.

Après, j’ai dû batailler pendant des semaines pour faire le dessin, pour qu’il soit juste, pour que le corps ne soit pas trop réaliste, que ce soit un signe. Parfois, tout cela se recoupe. Mais pour ma part, le vrai moment de création est quand j’installe cette image dans le lieu dans lequel je l’ai pensé et au moment où je l’ai pensé. (Là, c’est à Matera où il a tourné l’ Evangile selon saint Matthieu).

L’instant de création est la conception de mon dessin puis son installation dans un lieu où l’image prend tout son sens et son sensible.

Selon vous, pourquoi l’art est-il important dans nos vies ?

Parce que la vie n’est pas suffisante ? [Rire] C’est ce que j’essaie de dire à propos de mon travail : l’art permet de densifier le réel, de le révéler. Vous savez, nous traversons les mêmes lieux tous les jours, ils se banalisent, on ne sait plus les regarder et d’un coup, quand j’installe mes images, le lieu apparaît comme différent, il est comme réactivé. L’art est un peu cela, il perturbe le réel et le densifie, l’exacerbe, le rend plus fort. Il nous permet de le comprendre. Mon travail est une recherche de compréhension. Finalement, je traite certains thèmes pour mieux les connaître et intervenir dessus. L’art nous permet ça en somme, de perturber et de clarifier.

Quel regard portez-vous sur notre société ?

Je partage le point du vue qu’annonçait Pasolini, cette déshumanisation, cette acculturation. Je pense que l’art est vraiment indispensable, que les poètes sont nécessaires, que l’art plastique a une dimension qui à été complètement dévoyée. Si j’avais une critique sur la société d’aujourd’hui, elle serait envers cette espèce d’amnésie générale. Si nous ne savons pas d’où nous venons, nous ne savons pas où nous allons. Le choix du dessin est presque éthique dans ce flot d’images superficielles qui durent un millième de seconde, qui sont presque des escroqueries morale. Le dessin est peut-être un choix d’humanité. Il n’y a pas de distance entre la pensée et la main.

De quoi rêvez-vous ?

Hier, j’ai relu Aurélia de Nerval. Le thème de ce roman est le glissement des folies successives qui forment le rêve dans le réel. J’ai décidé de faire un livre à partir de cette problématique.

Un mot en conclusion ?

Essayer de saisir le réel dans toute sa complexité et venir y glisser un élément de fiction qui va le révéler, le perturber. Je crois que c’est Robert Fillou qui a dit : « Je voudrais faire un art qui rende la vie plus belle que l’art. »