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EMMANUEL BREON

Directeur du Musée des Années 30 à Boulogne-Billancourt pendant 25 ans puis directeur du Musée National de l’Orangerie des Tuileries, Emmanuel Bréon est actuellement le conservateur en chef des peintures à la Cité de l’architecture et du patrimoine. Auteur de plus d’une trentaine de livres, de nombreuses préfaces et articles spécialisés, Emmanuel Bréon est avant tout un passionné de l’Art Déco.

Par Fanny Revault


D’où vous vient cette relation à l’art ?

L’Art, je dirais que ça vient de la petite enfance, je me suis toujours intéressé à l’image, je suis quelqu’un de l’écrit parce que je fais des livres d’art mais j’ai aussi toujours regardé et collectionné les images. J’allais dans les musées assez tôt, gamin, ma grand mère m’emmenait notamment, dans deux musées dont je suis, par la suite, devenu conservateur : l’Orangerie et le Palais de Chaillot où je suis actuellement. Par ailleurs, on avait un ancêtre peintre qui faisait les portraits de famille ; c’était un bon peintre, élève de David, dont certaines pièces sont au Louvre. Arrivé à l’adolescence, comme je m’ennuyais en droit à la fac, j’ai étudié l’histoire de l’art. Ainsi, il y avait une sorte d'atavisme familial, un goût qui vient de l’enfance.

Comment êtes-vous arrivé a créer un Musée des années 30 ?

Lorsque j’étais conservateur du musée municipal de Boulogne-Billancourt, Georges Gorse, le maire qui était un vieux gaulliste de gauche me dit ‘Mon petit bonhomme, faites moi un musée’. Il m’a tout de suite accordé sa confiance.

En étudiant le paysage culturel de Boulogne-Billancourt, je me suis rendu compte que beaucoup d’acteurs des années 30 avaient œuvré dans cette ville : des architectes tels que Oli Garnier, Le Corbusier, Perret, Mélèze Thévince, des aviateurs qui avaient créé leur premiers avions, des automobilistes leurs premières voitures, le petit Renault, la cocotte minute a été inventée à Boulogne Billancourt … Progressivement, je lui ai proposé de faire quelque chose autour de cette période moderne de 1920 à 1940. C’est ensuite devenu l'appellation ‘Musée des année 30’ mais ça s’est fait en 10 ans parce qu’il a fallu vraiment recueillir des informations, et dans ce contexte, j’ai attrapé ce goût pour l’Art Déco.

Par la suite, vous avez été conservateur du musée de l’Orangerie, un lieu consacré cette fois-ci à la période des impressionnistes …

C’est un musée où le public rentre sans faire d’effort… 1500 personnes par jour et une émotion formidable. Diriger l’Orangerie c’est incroyable. Tous les soirs, j’allais voir Les Nymphéas de Monet, pour moi tout seul … Puis la collection Walter Guillaume, avec les plus grands Picasso, une collection de Soutine formidable, etc. Mais c’était une sorte de grosse pantoufle, il n’y a pas à chercher le public, le public vient ; mais on a quand même doublé le public. J’ai fait des expositions … J’ai rencontré évidemment des peoples sur place, le plus grand, peut-être, people que j’ai jamais rencontré, mais c’est aussi une émotion, c’est Woody Allen, qui vient tourner son film à Paris, et il a pointé son doigt sur l’Orangerie donc j’ai eu Woody Allen pour moi tout seul, c’est un moment, c’est une heure et demi où on peut discuter de choses assez drôle, au départ c’était un peu difficile mais c’est …

Puis, vous êtes revenu à l’Art Déco à la Cité d’Architecture et du Patrimoine ...  Racontez-nous …

Oui la troisième étape de ma carrière professionnelle, où le président de la Cité à l’époque, François de Maizière me dit ‘Emmanuel Bréon, on va vous employer, vous êtes le champion de l’Art Nouveau’. Alors, sans vouloir vexer mon patron, j’ai dit ‘Non, c’est pas l’Art Nouveau, c’est l’Art Déco’, et il me dit ‘pas de problème, on va faire une expo sur l’Art Déco !’.

Et donc, après l’étape ‘Orangerie’ de 4 ans, je suis retombé dans la marmite Art Déco pour entreprendre cette exposition Quand l'art déco séduit le monde à la Cité, qui eu un succès formidable, 220 000 entrée, ce fut un des gros succès de la Cité de l’Architecture.

Des chiffres qui prouvent que l’Art Déco est toujours en vogue ... Pensez-vous que l’Art Déco, premier style international est-il réellement redécouvert aujourd’hui ?

Oui, j’ai fait cette exposition à un moment où on aurait pu penser que la mode et le gout pour pour l’Art Déco s’effacerait peut-être. Mais, au contraire, cette expo a eu un succès ! En 2017, on se rend compte que l’Art Déco intéresse encore le monde entier, touche le cinéma, Gatsby le Magnifique et intéresse à la fois les jeunes, les plus anciens, une population confondue et internationale.

C’est très amusant, il y a des Art Déco Society dans chaque ville du monde qui font référence à Paris et au moment 1925. Mais en France, on a pu considérer que tout ça était un peu ringard, ça change complètement aujourd’hui. Il y a une prise de conscience que ce patrimoine est exceptionnel, mais il vient en contrepoint d’une modernité qui n’en voulait plus ... L’Art Déco est le premier style international et on le découvre réellement aujourd’hui.

Qu’est ce qui vous plait tant dans ce style des années 30 ?

L’Art Déco est devenu petit à petit ma passion, parce que c’est une période assez extraordinaire qui arrive juste après la première guerre mondiale épouvantable, 8 millions de morts… Cette guerre est une tragédie dont on ne se relève pas, il y a des peintres qui ne vont jamais s’en relever, comme Louis Biotet qui a décoré le Palais de Chaillot. L’après guerre est une période qui a été très féconde et pleine d’innovations, c’est la première fois qu’on peut voler, qu’on peut rouler, puis on volera de plus en plus loin, mais l’avion tout d’un coup est quelque chose qui permet le voyage ; il y a la photo, le cinéma, il y avait les studios de Boulogne et les studios Billancourt, on passe du muet à la couleur. C’est vraiment une aventure formidable. Moi je défend cette période  par goût ; en même temps, je sais voir autre chose, heureusement.

Avant de vous spécialiser dans l’Art de Déco, vous étiez dix-neuviémiste …

Avant ma spécialisation, j’étais effectivement dix-neuviémiste. Je peux dire que j’ai un goût pour le néo-classicisme français, Jacques-Louis David et Ingres qui le suit, sans oublier le peintre de famille.

Dans la période Art Déco, les peintres complètement ‘kitsch’ commencent de nouveau à être regardés ; Jean Dupas, par exemple. Une de ses toiles de 9m était montré a l’expo Quand l'art déco séduit le monde à la Cité. Et j’ai retrouvé Jean-Paul Gaultier devant, à l’arrêt, et je lui ai dit ‘Monsieur Gaultier, vous aimez cette toile ?’ Il me repondit ‘J’adore’. Ça correspondait complètement à son univers ; c’est une toile des années 20 qui redevenait totalement contemporaine parce que J.P Gaultier avait posé ses yeux dessus. Donc chaque période a amené un chef d’œuvre et un artiste fabuleux. 

En tant que conservateur, quel rôle jouez-vous ?

Parfois ma famille me dit ‘qu’est ce que tu fais ?’ ou ‘tu t’amuses’, ‘ça sert à quoi ?’, ‘mais à quoi ça sert de montrer les tableaux de notre ancêtre ou de les prêter à l’étranger’. Alors je lui dit ‘on a eu un peintre dans la famille, il faut le montrer, il ne faut pas le garder pour nous’. Et moi, j’ai toujours été comme ça … je partage.

Malheureusement, la profession de conservateur, est parfois décriée, parce que beaucoup de mes confrères continuent de faire leurs études, c’est-à-dire qu’ils travaillent sur un peintre et 's’assoient' pratiquement dessus. Alors on a pas le droit de traiter de Giraudet, parce que un tel l'a étudié. On dit que la conservation de musée, c’est collecter, étudier, mettre en valeur, transmettre et diffuser ; et ça c’est finalement les quatre piliers. Donc on collecte, parce qu’un musée c’est d’abord une collection, ensuite on étudie les œuvres, mais  il faut surtout les rendre ; c’est-à-dire qu’il faut les rendre intelligibles et les restituer, c’est très important. Je suis triste quand un musée est vide, il faut aller chercher les gens dans la rue et les ramener en leur disant ‘C’est pour vous !’.

Même si les musées sont devenus un lieu incontournable, ce sont quand même des activités premières pour des français, il y a encore beaucoup de chemin à faire, il y a encore beaucoup de gens à aller chercher et à essayer de convaincre que c’est important.

Pour vous, qu’est ce qu’un chef d’œuvre ?

Je crois que le chef d’œuvre, il y a la fois la reconnaissance de tous et le coup de cœur. Mais le chef d’œuvre, ça existe, et je pense qu’il se confirme à travers le temps, internationalement. Dans ce cas, c’est pas une histoire de goût, le chef d’œuvre, c’est transcender…

Il y a un tableau que je trouve être un chef-d’œuvre, c’est La nativité de Georges De La Tour au musée des Beaux-Arts de Rennes. C’est drôle car le musée n’en fait pas la publicité ! C’est ce bébé emmailloté, avec ces visages rouges autour de lui ; c’est un tableau qui existe en cartes postales, on l’a tous eu à Noël quand on était petits, en carte de vœux... C’est un tableau qui intéresse autant un japonais, qu’un américain, … et je trouve que c’est un des tableaux incontournables. Si on va à Naples, à Capodimonte, il y a La Parabole des aveugles de Pieter Brueghel qui tombent dans le fossé, c’est un tableau avec des gris magnifiques. Donc il y a des oeuvres qui dépassent tout jugement je pense …

Selon vous, pourquoi l’art est-il important ?

L’Art, je pense… c’est important. C’est difficile à définir parce que les goûts sont très différents. Mais le beau accompagne toute notre vie. Parfois, je traverse des lieux ou des immeubles n’ont aucune sensibilité, aucune peau, et là on se dit ‘c’est tellement ennuyeux’. Puis tout d’un coup, on voit une maison qui est amusante, une maison Art Nouveau. Elle vient égayer tout d’un coup juste un quartier. Et donc c’est ça l’Art, c’est la chose qui nous surprend et qui a de la qualité. Malheureusement, les gens ne reconnaissent pas toujours cette qualité … Il faut d’ailleurs se battre pour sauver l’Art. Moi, passionné d’Art Déco, on vient de faire un livre Paris Art Déco, et bien il y a déjà 3 immeubles du livre qui sont en perdition. Donc, je me dis c’est incroyable parce que, dans ce monde où on essaye de défendre la beauté, il y a des gens qui ne la voient pas du tout, et qui sont prêt à détruire des choses remarquables pour construire … Je pense que l’Art est indispensable à la vie. On ne pourrait pas vivre sans.

De quoi rêvez-vous maintenant ?

Le rêve, ça sera toujours dans l’Art Déco, une prochaine expo Art Déco, peut-être à Hong Kong par exemple, je sais qu’il y a une petite ville du nord importante, Saint-Quentin, et là se trouve la grotte Chauvet de l’Art Déco, c’est une des premières villes reconstruites en ?…

Après, il faut faire reposer son petit cerveau, parce qu’il y a un moment où tout cela explose. Donc, le rêve immédiat c’est peut-être, en plus avec ce beau jour où il fait très chaud, c’est la plage. Donc la plage au soleil, en basse Normandie ce sera supportable, et donc ça c’est un des rêves possibles immédiats, mais très vite je vais m’ennuyer donc je vais courir les brocantes et repartir sur la recherche de l’Art …

Diner Gala au profit de la restauration du décor de théâtre du Palais de Chaillot. 


Les « Art deco societies » en visite à Paris sur le toit du Palais de chaillot. 

Site web officiel "Art Déco de France"