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DOMINIQUE MOULON

Entretien avec le critique d'art Dominique Moulon, expert des cultures numériques et auteur de L'art au-delà du digital.

Par Fanny Revault


Comment êtes-vous arrivé à l’univers du digital dans l’art ? 

Comme beaucoup de gens dans ce milieu, j’ai commencé par faire des études d’art dont les écoles mènent à quantité d’activités différentes. J’ai étudié à l’Ecole Nationale d’Art de Bourges, puis à l’université de Paris 8. C’est ici que j’ai vu les premières expositions avec des œuvres ayant une part de digital, notamment Artifice de Jean Louis Boissier. Il y eu plusieurs éditions de cette exposition qui se produisait environ tous les deux ans au début des années 1990. Par ailleurs, j’ai récemment aperçu une pièce ré-exposée d’Edmond Couchot, Michel Brent, Marie-Hélène Tramus. Elle a eu plusieurs titres mais les gens l’appellent souvent Le pissenlit. Cette fleur était virtuelle puisque faite d’images. C’est en soufflant dans l’équivalent d’un spiromètre, aujourd’hui conçu avec des micros, que l’on agissait sur la plante.

La capacité d’interagir avec l’œuvre est-elle, aujourd’hui, la caractéristique de l’art digital ?

De nos jours, cela semble naturel. On peut voir cela au salon de l’automobile et dans le milieu de l’innovation. Avec nos téléphones aujourd’hui bardés de capteurs, on agit sur le monde des images et des sons. Mais au début des années 1990, vivre cette interaction quant à une œuvre dans un contexte artistique d’exposition m’a alors intrigué, attiré. C’est l’époque à laquelle j’ai progressivement découvert d’autres œuvres : celles de Maurice Neau, de Jeffrey Cho, etc ...

Il y a des pièces qui ont marqué mon parcours. Elles m’ont donné envie d’aller plus loin au moment ou je découvrais le plaisir de l’écriture, après celui des images découvertes à Paris 8.

L’univers digital, de plus en plus présent dans notre quotidien dès les année 80, a-t-il alimenté votre réflexion sur l’art et la machine ? 

Oui car c’est aussi une époque où j’ai découvert le monde des ordinateurs en tant que graphiste. Finalement, c’est à la croisée des mondes machiniques dans le domaine de la communication, des machines qui devenaient accessibles à toutes et à tous, - ce qui est très important - de l’université, de la recherche, de l’art et d’un certain nombre de personnalités comme Boussier, Couchot… que je suis arrivé progressivement dans cet univers. J’ai commencé en douceur, écrivant mes premiers articles, mon premier livre, puis un second jusqu’au quatrième, que j’avais déjà à l’esprit avec mon éditeur.

J’ai donc vu ce que j’aime appeler une « communauté », faite de liens solides puisqu’il n’y a pas beaucoup d’argent dédié aux arts numériques et technologiques, aux pratiques artistiques émergentes et aventureuses. Des pratiques que, finalement, on ne sait pas toujours définir précisément.

Comment les artistes se sont emparés du numérique ?

On assiste à une démocratisation de ces machines dans les années 1970 et surtout 1980 avec l’apparition du personal computer, du Macintosh etc …Toute une génération d’artistes va réellement s’en emparer pour faire œuvre, grâce à l’émergence de capteurs empruntés à l’industrie et dont l’usage va se simplifier. Grâce également à l’apparition de l’Open source, on arrive à des dispositifs relativement plus faciles à produire et à créer. Nous possédons aujourd’hui une force de proposition essentielle : internet, notamment le web qui engendre un phénomène de démocratisation, comme la pellicule Kodak a démocratisé l’usage de la photographie. Cela va remettre au centre des pratiques artistiques des grands champs de l’art contemporain, comme celui de l’appropriation par exemple... Il y a eu malgré tout, sur ces cinquante dernières années, un développement de l’art contemporain qui s’est fait en absorbant la photographie, la vidéo et le digital. Même si d’autres tendances se sont développées un peu en marge, l’art contemporain a fini par les absorber. Je pense que c’est exactement ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui, particulièrement entre Londres, New York, Paris et quantité d’autres lieux.

En tant qu’expert des cultures numériques, quel rôle pensez-vous jouer dans cet art ?

Le rôle que je pourrais humblement jouer dans cette Histoire que nous sommes en train d’écrire avec les collectionneurs, les galeries et les institutions, serait de participer à la reconnaissance de ce médium dans l’art contemporain. Je pense qu’aujourd’hui, il n’y a pas d’œuvre qui ne soit pas, un tant soit peu, digitale. Le sculpteur et le peintre, avant de commencer l’œuvre, au moment où il la pense, peut faire une recherche sur Google. On connaît les algorithmes de cette entreprise qui peuvent formater la pensée de l’artiste. Ne faudrait-il donc pas, comme le faisait remarquer mon directeur de recherche Norbert Hilaire, en citant Duchamp, envisager le « coefficient de digital » dans les œuvres comme Duchamp envisageait un « coefficient d’art » plus ou moins important dans les objets ?

Comment recherchez-vous les pépites de l’art digital ?

J’ai passé un certain nombre d’années dans l’art numérique, allant de festival en festival à la recherche d’une forme d’art ; ce qui n’est pas toujours évident à trouver. Mais j’ai aussi vu des œuvres phénoménales qui feront histoire. Je dirais qu’aujourd’hui, je me dirige plutôt vers un contexte artistique contemporain, dans des villes comme Venise, Bâle et autres endroits ; pour chercher ce « coefficient de digital » et le révéler. En tant que critique ou curateur, ce que j’essaie de faire depuis quelque temps est de révéler cette part en considérant les spécificités du médium numérique qui, à mon avis, est le meilleur pour nous donner des clés de lecture de la société dans laquelle on vit. De fait, nos sociétés sont façonnées par le digital. Les artistes qui usent de ces technologies les utilisent souvent pour en faire la critique. J’essaie de considérer les spécificités d’un médium si tant est qu’il soit en train de se dissoudre.

Quelle est la singularité du numérique comme médium ?

Le numérique et le digital se sont immiscés dans toutes les sphères de nos sociétés, privées et publiques. Il en va de même avec le monde de l’art, celui des œuvres et des artistes qui ont, depuis toujours, saisi les techniques et technologies de leur temps. Cela était valable pour Rauschenberg et l’ingénieur Billy Clever dans les années 1960 dans le cadre de Experimenting art and technologies. C’est vrai aujourd’hui pour Gursky dont on sait la part de digital dans ses photographies, qui ne sont pas de simples captures. Je dirais que le médium numérique, en envisageant évidement le réseau qu’il comporte, nous permet de dire des choses sur nos relations aux autres, à soi ou au monde, que d’autres médiums plus historiques ne permettraient peut-être pas.

La peinture et la sculpture classiques ont-elles été absorbées par ce medium ?

Quant bien même on envisage la peinture - donc l’image - et la sculpture, on observe aujourd’hui un véritable réveil de ces pratiques. Concernant la sculpture, nous vivons dans une époque dont le désir profond est de matérialiser le monde. C’est ce que nous disent les sociétés de l’innovation en nous racontant que nous allons pouvoir imprimer toutes les formes et tous les objets chez nous. Nous avons vécu dans les années 1990 un désir pour le virtuel et nous vivons aujourd’hui un désir de retour au réel. Si ce n’est qu’aujourd’hui, il y a des allers/retours très intéressant.

Un mot pour conclure ?

Ce qui m’intéresse est d’aller chercher, dans un certains nombre d’œuvres, comment elles documentent le monde d’aujourd’hui, ce qui a toujours été le désir profond des artistes. Comment documenter le monde, si ce n’est avec les outils d’aujourd’hui ? Ou plutôt les médiums d’aujourd’hui. Je préfère effectivement considérer le digital davantage comme un médium que comme un outil. C’est tellement plus riche qu’un marteau ou un tournevis.