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CHRISTOPHE FLUBACHER – DANIEL SALZMANN

 

Artistes pour la liberté - Le Mur de Berlin à la Fondation Pierre Arnaud à Crans-Montana (Suisse). Rencontre avec Daniel Salzmann et Christophe Flubacher.

Dans un monde qui n’est plus bipolaire, aux heures où des dirigeants occidentaux édifient de nouveaux murs, de nouvelles barrières tant matérielles que virtuelles, en vouant un culte au repli sur soi et à la peur de l’autre, en ignorant que l’autre et moi, c’est l’autre émoi, l’art, quoi qu’il en soit dit, est, hier comme aujourd’hui, résolument politique. Daniel Salzmann, président de la Fondation Pierre Arnaud affirme sans détour que la vocation politique de l’art est extrêmement importante dans une société où les images sont plus fortes que les mots. Le commissaire de l’exposition Christophe Flubacher ne peut imaginer l’art sans la philosophie, reprenant deux définitions qui lui tiennent à cœur : « l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme » et « l’art est un antidestin ». « A chaque époque son art. A l’art sa liberté. » Ces mots inscrits sur le fronton du pavillon de la Sécession à Vienne annoncent un XXe siècle, ici et là en Europe, moderne et tourmenté, iconoclaste et meurtri, à l’image du Mur de Berlin et de sa chute.

Daniel Salzmann, président de la Fondation Pierre Arnaud

Une page de l’art contemporain

« Au départ, une organisation caritative a racheté les pans du Mur quand il a été démonté. Il a été demandé à une soixantaine d’artistes de les utiliser comme support. Sylvestre Vegé a été nommé commissaire de cette exposition qui a été présentée en Espagne puis à Londres où il y eut des problèmes financiers. Ni les fournisseurs, ni les transporteurs n’ont été payés, La collection a donc été saisie, vendue aux enchères et c’est à ce moment là que Sylvestre l’a rachetée dans son entier et l’a ensuite complétée, à mon sens, avec de très  belles choses. Michael et Emmanuelle Guttman l’ont acquise auprès de Sylvestre Vergé qui avait d’ailleurs prévu dans cette vente que si quelqu’un reprenait la collection dans son ensemble et la préservait telle quelle, le prix était beaucoup plus intéressant. Cette collection leur appartient et j’imagine qu’elle va continuer à être exposée dans différents endroits. »

Vocation politique de l’art

« Dans cette exposition, les œuvres qui me parlent le plus sont celles qui sont franchement politiques. Clairement, la vocation politique de l’art, même si ce n’est pas la seule,   est extrêmement importante et justement l’œuvre d’Arman avec les faucilles et les marteaux est particulièrement intéressante. C’est assez amusant, parce qu’en fait il a acheté les faucilles et les marteaux à New York,  des outils américains qui sont venus casser le pan du Mur de Berlin.

La démarche de Sylvestre Vergé fut d’enrichir la collection en introduisant de nouveaux artistes suite à la première série, en cherchant les plus prestigieux qu’il pouvait en fonction de ses contacts. Le Mur lui-même et sa chute ont été  suffisamment importants pour que cette évocation perdure à travers le temps. Il y a aujourd’hui un changement de perception.  Nous nous rendons compte que  ce monde, qui n’est plus bipolaire, pose d’autres problèmes et débouche sur bien d’autres conflits. »

Nouvelle approche scénographique

« Toutes les œuvres racontent une histoire. Nous sommes extrêmement heureux d’avoir présenté cette collection. Nous avons été très actifs avec Emmanuelle Guttman dans la scénographie de l’exposition qui  avait été présentée précédemment en plaçant les panneaux les uns à côté des autres dans une volonté de recréer le Mur. Mais cela ne fonctionnait pas et engendrait une confusion au regard des supports, de la taille des pièces et des inclinaisons. Les œuvres n’étaient pas mises en valeur. Avec ou sans prétention je pense que c’est la plus belle exposition qui a été faite avec les pierres du Mur de Berlin. »

Art Interview

Christophe Flubacher, Directeur scientifique et Commissaire de l’exposition 

Une page d’histoire(s)

« Nous avons l’habitude de mettre toujours une grande affiche à l’entrée pour donner un aperçu de l’exposition… Cette fois, il s’agit de soldats de l’Allemagne de l’Est qui participent, eux aussi de leur côté, à la chute du Mur de Berlin, une des photos célèbres que tout le monde a vu un jour ou l’autre.

La Chute du Mur de Berlin est un peu le pendant du 11 septembre 2001. Tous les anciens que nous sommes, nous savons très bien ce que nous faisions et où nous étions lorsque nous avons appris que le Mur tombait. Des historiens et des philosophes évoquent la fin de l’Histoire dès lors que les deux grandes idéologies finissent par fusionner. Nous étions dans un état d’euphorie et nous y avons tous cru.

Il y a des photographies terribles comme la mort de Peter Fechter qui a dix-huit ans avait tenté de franchir le Mur. Il avait été blessé par les troupes est-allemandes et laissé agonisant pendant près d’une heure, jusqu’à ce que les autorités décident de le transporter mais c’était trop tard, il est décédé. Ou alors, bien évidemment, la célèbre photographie de Mstislav Rostropovitch jouant du violoncelle devant le Mur de Berlin. Il y a d’autres anecdotes comme ce ministre de RDA Günter Schabowski qui annonce à la presse la décision d’ouvrir les frontières entre l’Est et l’Ouest quand un journaliste lui demande : « A partir de quand est-ce valable ? » « Autant que je sache… dit-il, tout de suite, immédiatement. » Le Mur a été ouvert à la suite de cette bévue extraordinaire. »

Un regard pluriel, des regards singuliers

«  Dans l’espace réservé à quarante-huit fragments du Mur de Berlin peints par des artistes du monde entier. Quarante-huit interprétations extrêmement différentes avec quand même des familles, des éléments qui se retrouvent chez les artistes, par exemple l’image du double, deux Allemagnes, deux Berlin(s). Rolf König est le seul artiste allemand à avoir participé à cette initiative. Je pense que pour beaucoup de ses concitoyens le Mur est ancré dans l’esprit à jamais. Il est pour toujours gravé dans la mémoire. C’est peut être pour cela que les artistes allemands n’ont pas forcément joué le jeu, hormis Rolf König qui a mis très symboliquement la Brandenburger Tor qui était vraiment cette frontière symbolique, la Spree, fleuve lui aussi une ligne de démarcation qu’il a réuni dans un cœur immense ; avec un marteau qui est à la fois l’outil avec lequel le Mur a été cassé et qui est, en même temps, le reliquat de l’idéologie marxiste-léniniste. C’est une œuvre très intéressante, très colorée et très symbolique.

Des artistes jouent bien évidemment sur les aspérités, les rugosités, les blessures, les lézardes, les trous Ils n’ont pas eu pour support une plaque de béton uniforme. Chacune a ses stigmates. Certains s’en servent quand d’autres absolument pas. Ils continuent à faire ce qu’ils ont l’habitude de faire, Mur de Berlin ou pas avec, par exemple, l’artiste français Daniel Buren qui fait du Buren.

Il y a des artistes fondamentalement optimistes et vous avez en même temps des artistes comme David Max qui exécute Le monstre constructeur, un oxymore, une espèce d’hybride, qui cumule l’animal et l’humain, le féminin et le masculin et qui sur les gravats du Mur de Berlin porte le prochain Mur de Berlin. Certains artistes restent très lucides à l’instar de ce dernier. Enfin, l’idée était que lorsque le visiteur quitte le musée, il passe à travers un étranglement, un goulet où il découvre les cinquante murs de Berlin qui ont été érigés après la chute. »

Qu’est ce que l’art ?

« J’ai été nourri à Albert Camus et André Malraux. J’ai toujours concilié l’histoire de l’art et la philosophie. Je ne peux imaginer l’un sans l’autre. Quand il est dit que « l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme » ou que « l’art est un antidestin », je pense que  ce sont les plus belles définitions que nous puissions donné à l’art. »

L’art contemporain

« Lorsque nous avons ouvert la Fondation Pierre Arnaud, nous avons d’abord choisi des périodes probablement plus hospitalières au regard d’un public que nous voulions fidéliser. Si nous avions commencé avec des installations, des vidéos, nous aurions, peut-être, pas été compris. Néanmoins, nous avons une demande qui nous vient de Crans-Montana et, de surcroît, nous avons un espace qui se prête à merveille à l’art contemporain. Il n’y a pas de rupture, c’est l’art qui sera classique dans un siècle, à l’exemple d’artistes contemporains du début du XXe siècle. Nous parlons d’art contemporain souvent pour désigner des artistes qui sont encore en activité. Pour moi, cela s’arrête là. Ce sont des artistes qui ont quelque chose à dire, des artistes qui demandent un effort incontestable parce que c’est vrai qu’ils utilisent des matériaux, des médias qui sont différents des médias traditionnels. Mais pour moi, c’est une continuité. »

De l’amour et des larmes

« Dans ma vie, j’ai eu des coups de foudre, des larmes… J’ai eu des larmes quand j’étais à Charlottenburg et que je me destinais à des études de philosophie et d’allemand. Il y avait une exposition dédiée à la nouvelle objectivité allemande. Je tombe devant Les invalides de guerre et Les joueurs de Skat d’Otto Dix puis sur Les piliers de la société de Georges Grosz. Je m’entends encore dire : les images sont plus fortes que les mots. Je rentre et je m’inscris à l’histoire de l’art.

La deuxième grande émotion eut lieu à Moscou, à la galerie Tretiakov, quand, enfin,  je vois le Carré noir sur fond blanc de Kasimir Malevitch. Cette réduction à l’élémentaire est révolutionnaire. C’est l’art du XXe siècle qui commence avec cette manière de faire table rase du passé et d’inaugurer la nouvelle vision  géométrique. Vous avez pu voir cette œuvre des milliers de fois dans des livres mais là vous êtes en face… La troisième émotion la plus belle de ma vie fut à la Fondation Pierre Gianadda, à Martigny, devant Le déjeuner des canotiers d’Auguste Renoir, toujours source de larmes. »

Art Interview