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BERNARD MONINOT

Entretien avec Bernard Moninot, artiste plasticien, qui vit et travaille à Le Pré Saint Gervais et à Château-Chalon. Il enseigne à l'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris.

Par Fanny Revault


D’où vous vient cette passion pour l’art ?

J’ai vécu dans un milieu artistique. Mon père était sculpteur et ma mère était peintre. Naturellement, pendant l’adolescence, j’ai une période où le monde tel qu’il était me semblait plutôt insatisfaisant. Mais surtout, j’ai eu envie de m’insérer dans la réalité du monde. Pas au sens professionnel du terme… En réalité, je voulais participer à la création. Le propre de l’art est que la création vous inclus dans une réalité de manière très différente qu’un autre intérêt, car le réel n’est pas terminé. L’homme participe à la création.

Comment appréhendez-vous la notion d’art ?

Le propre de l’art pose cette question : « Que rempli cette fonction qu’est l’art ? ». Il y a de nombreuses idées qui évoluent avec le temps ... J’ai commencé à m’intéresser à quelque chose qui a toujours été associé à l’art, une sorte d’expérience intérieur dans laquelle on cherche à créer des choses en accord avec la manière dont on vit et évolue.

Les idées que j’ai pu développer ont souvent été liées à des choses que j’ai traversé dans ma vie et qui ont été, au départ, des expériences de pensée. Dans des périodes de grands troubles personnels, on s’intéresse à des choses plus grandes que soi, comme par exemple l’astrophysique qui m’a toujours intéressé et qui est liée, au fond, à ce que sont les arts plastiques : des arts de l’espace.

L’ « espace » est le mot commun entre les peintres qui créent des espaces et les astrophysiciens qui essaient de réfléchir et de conceptualiser l’espace qu’est le cosmos.

Selon vous, où se situe l’art dans le travail d’un artiste ?

C’est un enchaînement de décisions. La première décision vient de l’idée ; elle est ce qu’il y a de plus important dans l’art. Ce qui compte également est de savoir comment la matérialiser, lui donner un corps, une forme, une couleur. Il y a là quelque chose qui nécessite un travail parfois de contournement où nous n’allons pas directement au but. Nous cherchons toujours le moyen de trouver quelque chose qui soit une solution vraisemblable.

Un travail du temps se fait ...  Je pense que la véritable dimension de l’art est incluse dans la patience, dans le fait de laisser des processus se développer dans la pensée, par association notamment. Et l’œuvre est la compression entre des choses extrêmement éloignées les unes des autres et qui crée un moment les conditions de son apparition.

Mais le mot « art » possède de multiples définitions. Je pense que chaque artiste cherche à définir ce qu’est pour lui ce mot. La définition la plus simple est « art » signifiant « faire ». Mais faire avec le souci d’être en écho à quelque chose de très subtile, insaisissable qui est la pensée.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? 

Elles sont multiples et ont évolué. Une œuvre qui a énormément compté pour moi est La Mariée mise à nu par ses célibataires, même de Marcel Duchamp. C’est une œuvre que j’ai découvert très tôt et j’ai tout de suite su qu’elle me concernait profondément. Je ne m’étais pas trompé car c’est une œuvre dont l’interprétation est absolument infinie, qui est une véritable source d’interrogations et qui n’a jamais vraiment répondu à aucune question … Cette œuvre est chargée de la capacité de cacher ses intentions et de montrer dans le phénomène quelque chose dont le sens est ouvert à l’interprétation infinie ...

Il y a d’autres œuvres qui ont beaucoup compté pour moi, comme les Batailles de Paolo Uccello, dont une notamment une exposée au Louvre. C’est une chose que l’on retrouve aussi au moment de la Renaissance, à la naissance de la perspective : c’est la nécessité qu’on eu les artistes de géométriser le réel, presque de le mathématiser, ce qui créer une parenté formelle entre Les batailles de San Romano et le Le Grand verre de Marcel Duchamp. Il y a toujours la survivance de la perspective qui avait été remise en question par les artistes cubistes. Duchamp disait qu’il voulait réintroduire la perspective car c’était une manière de pouvoir dire, avec un moyen mathématique, des choses éminemment abstraites. Ce n’était pas un procédé illusoire pour lui, mais une manière de créer des virtualités.

Pour vous, qu’est ce qu’un chef-d’œuvre ?

C’est une chose qui demande à ce qu’on demeure en elle. Cette définition n’est pas de moi, mais j’aime beaucoup l’idée qu’un chef-d’œuvre soit un espace localisé quelque part et qui demande à ce qu’on vive dans sa proximité. Nous sommes habitant de l’œuvre et c’est dans cette fusion que se produit cette capacité d’interprétation sans limites. Le chef-d’œuvre résiste toujours à l’interprétation.

Le musicien Brian Dino définissait très bien la manière de qualifier une œuvre. Il disait qu’il s’agit du temps que l’on peut passer à la contempler. La contemplation n’est pas seulement le moment où on l’observe face à soi, c’est aussi le souvenir qu’elle laisse en nous et qui laisse une trace. Ce qui fait qu’on y revient sans arrêt et nous voulons revenir sur place pour la revoir à nouveau, sans qu’elle ne s’épuise.

Selon vous, pourquoi l’Art est-il important dans nos vies ?

Je pense que beaucoup de gens oublient certaines dimensions liées à la création, à l’art qui est aussi bien la musique, la littérature, le design, la mode… On y fait entrer la dimension de la beauté, mais pas seulement esthétique, elle à aussi une dimension éthique.

Je pense que notre monde, surtout actuel qui est entièrement basé sur l’économie, oublie complètement une chose très importante : le sentiment artistique. Cette capacité de l’humain à faire l’expérience du sublime. Ce n’est pas lié à la possession des choses, mais au fait de s’approcher, d’aimer et de reconnaître, dans le travail et les actions faites par les hommes ou les femmes, la partie la plus extraordinaire de la vie qui est la beauté. Cette chose là, ainsi que l’art, existe dans la nature ; c’est le regardeur qui fait qu’un paysage devient un œuvre d’art.

Pouvez-vous nous présenter votre œuvre Chambre d’écho ?

Il s’agit d’une œuvre qui porte un titre particulier, Chambre d’écho, ; l’écho, tel qu’on peut en faire l’expérience en montagne lorsque l’on pousse un cri pour la première fois et qu’on entend le retour  dans l’espace. Il s’agit d’une construction qui s’est faite sur cinq années et basée sur l’idée, l’intuition que lorsque nous travaillons, nous ne sommes pas dans le présent. Il y a tout de même une partie du présent qui s’inscrit dans le geste de la main qui trace et qui traduit ce que l’on pense. Mais nous sommes aussi dans un moment ou des réminiscences, des choses très anciennes nous viennent.

Je me suis alors interrogé sur quelque chose qui vient au départ de ma sensibilité synesthésique associant toujours deux sens : l’ouïe et la vue. Cette expérience a commencé très tôt, par l’utilisation que j’ai fait enfant d’un diapason en observant le son, et qui a produit un évènement qui est revenu trente ans après. Un diapason, lorsqu’on le pose sur des objets de matières différentes, fait toujours la note « la ». Mais selon l’objet sur lequel on le fait résonner, il prend un son différent qu’est le timbre. Voici la base de ce travail construit sur une période très longue au cours duquel j’ai écrit de nombreuses pages de carnets, comme si je tirais les fils d’une pelote. Peu à peu, le récit est venu et l’œuvre s’est agrégée de tout un tas de choses qui sont des souvenirs.

Elle est composée de trois parties : la cabane, à l’intérieur de laquelle il y a un lustre sonore. Un écran sur lequel est peint une montagne. Un glacier que j’appelle « rideau de patience », et au dos de ce rideau, il y a une machinerie, composée de ce que j’appelle des « objets de mémoires » et qui ne sont pas animés par un mouvement mécanique.

Il y a tout de même une chose mise en mouvement aléatoire, c’est cette phrase de René Char qui à été écrite dans des circonstances tout à fait tragiques, lorsqu’il était résistant, il a vu de ses yeux l’assassinat du poète René Bernard. Dans cette phrase qu’il écrit après cet évènement, sans avoir rien pu faire, il dit : « Mes yeux seuls sont encore capables de pousser un cri. ». J’aime beaucoup cette phrase car elle veut dire que finalement, la chambre d’écho est un cri qui n’est pas produit par un son, mais par un regard d’effroi …