Portrait de Laurent Le Bon
Portrait de Laurent Le Bon

Laurent Le Bon

Curateurs

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Depuis une vingtaine d’années, Laurent Le Bon imprime sa marque dans plusieurs grands musées français ; tout d’abord au Centre Georges Pompidou à Paris, puis au Centre Pompidou-Metz dont il fut le premier directeur, et aujourd’hui au musée national Picasso-Paris qu’il dirige depuis 2014. Entre conservation et novation, patrimoine et création contemporaine, Laurent le Bon réalise des expositions originales, audacieuses voire controversées. Dans cet entretien, il revient sur son métier qu’il situe à “la frontière de la création”, il parle de la transmission comme d’un défi majeur et souligne l’urgence d’élever notre regard face aux mutations profondes auxquelles est confronté le paysage muséal. Rencontre avec une personnalité singulière du monde de l’art et de la culture. 

Quelle expérience fondatrice a orienté votre vie vers l’art ?

Les rencontres avec l’art sont toujours un peu étranges. Elles ont souvent été magnifiées, notamment par des auteurs comme Bourdieu. Pour ma part, c’est arrivé par le hasard de la vie. Je n’avais pas d’origine familiale favorisée mais mon grand-père m’avait un peu montré le chemin de l’art.

Plus concrètement, une plaque sur laquelle était inscrite « Ici vécut Kandinsky » se trouvait en face de chez moi. Ce nom ne m’évoquait pas grand-chose. En regardant dans un dictionnaire, j’ai découvert qu’il s’agissait d’un peintre qui n’était pas né dans notre pays, et qui avait fini sa vie en France en 1944. Et là est le moment clef, je suis allé visiter une exposition sur Kandinsky au Centre Pompidou et cette découverte a marqué le début d’une histoire qui dure maintenant depuis quarante ans…

Conservateur-commissaire d’exposition. Comment définiriez-vous votre métier ?

Je présente parfois le métier de conservateur-commissaire comme celui d’un artiste frustré. Ce n’est sans doute pas très positif mais ça dit tout même quelque chose de notre activité à la frontière de la création mais pas vraiment créateur. C’est la raison pour laquelle je qualifie notre profession de cette façon parce que nous aimerions être artiste mais nous ne sommes pas au cœur de la création.

Lorsqu’on pense à une exposition ou à un ouvrage, on se transforme. Je crois que ce qui est beau dans notre métier, c’est le rôle de passeur. Être un artiste, c’est une vocation ; il faut changer le monde en créant dès le matin et ce n’est pas une tâche facile. Nous, nous avons la chance d’avoir un emploi stable et des équipes formidables. Le métier de conservateur a pour vocation d’être au service des artistes et de l’art, de conserver et de transmettre un patrimoine qu’on nous confie et dont il faut s’occuper.

Je crois que ce qui est beau dans notre métier, c’est le rôle de passeur.

Produire une exposition, c’est une aventure à l’issue incertaine… L’adrénaline est-elle un moteur ? Quelle en est la ligne de force ?

Oui ! La chance dans notre métier, c’est qu’on ne fait pas la guerre ! Ou alors, on fait un combat pour la beauté, même si la beauté a changé de définition au XXe siècle et encore plus aujourd’hui et tant mieux. Vous avez raison d’insister, les expositions sont devenues de vraies aventures. Après la deuxième guerre mondiale naissent véritablement les productions artistiques, comme un opéra ou un film.

Aujourd’hui, la conception d’une exposition peut prendre de deux à quatre ans. Le nouveau contexte, celui de la pandémie, puis le monde numérique va fatalement nous obliger à rebattre toutes les cartes et nous inciter à trouver un autre modèle d’exposition. Ne soyons pas nostalgiques de l’âge d’or que nous avons vécu, peut-être qu’un nouvel âge va naître, d’un autre type.

Mais l’exposition est effectivement une adrénaline parce qu’au fond, la comparaison va sans doute paraître déplacée, c’est un peu comme la naissance d’un enfant. On accompagne jusque dans les derniers mois et le jour du vernissage, tout s’arrête pour tout recommencer, parce que la venue du public, c’est aussi un des moments les plus magiques dans notre métier.

Aujourd’hui, la conception d’une exposition peut prendre de deux à quatre ans.

La révolution numérique métamorphose le monde de l’art. Représente-elle un véritable défi pour les musées du XXIe siècle ?

Tout d’abord, je crois que le numérique a plusieurs définitions possibles. La grande erreur serait de dresser un mur entre ce que l’on pourrait qualifier d’œuvre originale, l’œuvre authentique (comme la sculpture en bronze et l’huile sur toile) et l’univers numérique.

Comme le montre beaucoup d’études récentes, les deux mondes s’entrechoquent et correspondent peut-être à des générations différentes, mais la consommation culturelle montre qu’aujourd’hui, tout le monde pratique les deux. Notre rôle est de créer la synthèse. Si le musée ne fait pas attention à ce moment unique dans l’histoire de l’humanité, sans compter que la pandémie risque d’accélérer les choses, je vous donne rendez-vous dans trente ans et je pense que nous nous retrouverons peut-être pas ici parce que le musée sera mort.

Ce n’est pas forcément un unicum, il y a eu beaucoup d’institutions culturelles qui se sont éteintes. Les civilisations sont mortelles, comme l’a dit notre ami Paul Valéry. Et je crois que le musée est aussi en danger de mort. Il faut faire très attention à cela au risque que toute la jeune génération s’éloigne et aille ailleurs.

Le défi n’est donc pas d’aller vers le sensationnel et le spectaculaire, sinon nous allons vers l’ennui, la tristesse, la nostalgie, la mélancolie et Paul Valéry le disait beaucoup mieux que moi, le musée devient un tombeau. L’important, c’est d’avoir un regard contemporain, un regard vivant et de briser les murs pour ouvrir de nouveaux horizons.

 

Le défi n’est donc pas d’aller vers le sensationnel et le spectaculaire, sinon nous allons vers l’ennui, la tristesse, la nostalgie, la mélancolie.

Avez-vous le sentiment que l’art est en péril… et qu’il faut le sauver ?

Oui, on le voit parce que la cause animale prend, heureusement, chaque jour de plus en plus d’importance, l’environnement est au cœur de toutes nos actions. Mais qu’est-ce qui nous distingue du monde naturel ? C’est l’art. C’est cela qui fait que ce matin on se réunit dans un lieu pour parler de cette création un peu étrange qui, depuis plusieurs dizaines de milliers d’années, fait que les êtres humains décident de changer le monde grâce à une production artistique. C’est fascinant.

Vous avez défendu des artistes mondialement connus tels que Takashi Murakami et Jeff Koons lors d’expositions monographiques au Château de Versailles. À côté de ces artistes à la notoriété bien installée, quelle place accordez-vous à la jeune scène artistique contemporaine ?

J’ai toujours conçu l’histoire de l’art comme un grand tout ; de la grotte Chauvet à l’artiste contemporain. Ce qui m’intéresse, c’est l’artiste qu’on ne connaît pas aujourd’hui, qu’on va découvrir demain et qui travaille peut-être au bout de la rue… Je suis peut-être moins un découvreur ou un analyste de la scène artistique contemporaine que quelqu’un qui cherche à créer des liens, des traverses pour montrer que l’histoire de l’art forme une unité.

Mais pour pouvoir apprécier la grotte Chauvet, je crois que c’est indispensable d’avoir un contact avec la jeune création. Pour cela, j’essaye toujours de visiter des ateliers et de défendre les artistes. L’année dernière, pour l’exposition « Cabinets de curiosité » à Landerneau pour le fonds Michel Édouard Leclerc, je n’ai pas hésité à mêler objets, œuvres plus anciennes, avec des artistes contemporains comme Théo Mercier, et plus âgés comme Jean-Jacques Lebel. Tout dialoguait. On se rend compte que c’est essentiel, notamment pendant les périodes de crise comme celle que nous vivons, que c’est souvent lors de terribles situations pour la création que de nouvelles pistes, de nouveaux horizons émergent. L’argent manquant, l’originalité, parfois, permet de belles choses.

Vous réalisez des expositions originales et remarquées. Comment peut-on être novateur quand on occupe un poste de conservateur ?

Je crois que ça a plus à voir avec le caractère que le métier de conservateur. Je suis arrivé à un moment de ma vie professionnelle où ça ne m’intéresse pas de rajouter une ligne à mon CV. Le pouvoir, je le pense sincèrement tous les jours dans mon métier, il est à vous. J’appartiens à présent à une génération plus ancienne qui doit être dans le passage de témoin. Dans notre pays, il y a parfois un plafond de verre entre générations. Je trouve qu’il est donc important d’associer la jeune génération à chaque nouveau projet.

Ce qui me motive dans un projet, c’est qu’il apporte quelque chose. Ça ne m’intéresse pas de refaire pour la vingtième fois la même exposition. Il y a deux ans lors de l’exposition « Picasso. Bleu et rose » au musée d’Orsay, j’avais été un peu virulent en disant que c’était ma dernière exposition, mon testament. À l’époque, je ne savais pas que l’histoire me rattraperait avec la crise sanitaire que nous vivons. Je sentais qu’on était arrivé à la fin d’une époque et rebattre les cartes m’intéressait.

Je trouve qu’il est donc important d’associer la jeune génération à chaque nouveau projet.

Vous dirigez le musée Picasso depuis 2014. Les expositions consacrées à cet artiste prolifique se sont multipliées ces dernières années rencontrant toujours le même succès. Pourquoi Picasso est, selon vous, l’artiste qui incarne autant l’art du XXe siècle ? Ou réside son génie ?

Tout d’abord, pour une raison toute simple, c’est qu’il a vécu longtemps. Vous me répondrez qu’il aurait pu vivre longtemps et ne pas beaucoup créer et vous auriez eu raison. Je crois que c’est l’association des deux : une durée de vie incroyable, près 92 ans, et une production immense ; c’est le point clé. Dans l’histoire de l’art, on connaît tellement d’artistes qui, arrivés à un moment de célébrité, ont tout lâché, parce que l’argent et le pouvoir brûlent parfois les ailes.

Picasso a toujours eu comme moteur la création, dans l’attente de la curiosité et de la découverte. C’est la raison pour laquelle on caricature parfois sa vie en disant qu’elle est une perpétuelle métamorphose présentant différents thèmes qu’il relie et retravaille. Aujourd’hui, on estime sa production à 50 000 œuvres.

Picasso incarne véritablement le XXe siècle parce qu’il l’a traversé, parfois avec des duos que je pourrais presque qualifier de duels, notamment celui avec Matisse, décédé au milieu des années 50. Picasso a vécu jusqu’au début de ce que l’on appelle l’art contemporain.

Selon vous, quel regard contemporain portons-nous sur l’œuvre de Picasso ? Comment relit-on l’œuvre ?

Aujourd’hui, nous relisons son œuvre. Picasso était un grand poète, peu de gens le savaient car cela a été découvert à sa mort. La dernière exposition « Picasso poète » explore cet aspect méconnu de son œuvre en montrant l’importance de l’écriture poétique dans son processus de création.

Puis son rapport aux femmes n’est pas perçu aujourd’hui de la même manière qu’il y a quarante ans. Nous nous devons donc d’expliquer sans anachronisme au public ces différentes facettes de sa vie, au risque que son œuvre disparaisse.

Je crois et vous avez raison de le souligner, qu’il restera un artiste du XXe siècle. Au fond, ce côté de grand héros, isolé, individuel avec un grand P, c’est peut-être moins dans l’air du temps. Aujourd’hui, nous sommes plus dans le collectif.

Picasso était un grand poète, peu de gens le savaient car cela a été découvert à sa mort.

Dans l’exposition « Chefs-d’œuvre ? » au Centre Pompidou-Metz, vous questionnez la notion de chef d’œuvre. Pourriez-vous nous donner, aujourd’hui, votre définition d’un chef-d’œuvre ?

Nous avions justement choisi de mettre un point d’interrogation et un pluriel au titre de l’exposition parce que nous n’avions pas de réponse… En laissant le visiteur déambuler dans le parcours, il se faisait sa propre idée du chef-d’œuvre. Parce qu’au XXe siècle, la notion de chef-d’œuvre a éclaté, pour le rappeler brièvement, au moment où Marcel Duchamp expose un urinoir qu’il appelle Fontaineen 1917. Aujourd’hui, si nous faisions un sondage, je pense que beaucoup de gens diraient que ce n’est pas de l’art, même un siècle plus tard. Duchamp nous a donc vraiment questionnés.

Mais je ne vais pas chercher à évincer votre question, je vais y répondre : pour moi, un chef-d’œuvre est une œuvre que tout discours, tout commentaire n’épuise jamais. Qu’est-ce que j’entends par là ? Quand vous écoutez un morceau de musique ou regardez une peinture, vous y découvrirez toujours quelque chose… D’autres œuvres, plus de l’ordre du divertissement, sont moins fascinantes mais nous plaisent aussi.

Je pense qu’un chef-d’œuvre nous interroge toujours et ne peut se réduire à un commentaire. Pensons par exemple à l’archétype du chef-d’œuvre, Mona Lisa : lorsque que j’enseigne, je demande à mes étudiants d’essayer d’écrire trois lignes sur La Joconde pouvant tenir sur un cartel, il n’y a rien de plus difficile !
Parce que réduire une telle œuvre à quelques mots est impossible. Et je crois que c’est la définition d’un chef-d’œuvre, c’est l’œuvre qui nous ouvre des mondes nouveaux et qui jamais n’épuise notre regard et nos sens…

Un chef-d’œuvre est une œuvre que tout discours, tout commentaire n’épuise jamais.

Depuis une vingtaine d’années, vous vous consacrez à l’art dans de prestigieuses institutions muséales. Pourquoi, selon vous, l’art est-il important dans nos vies ?

L’art est important sinon on meurt, c’est comme l’oxygène. On oublie souvent cette expérience, notamment dans notre pays qui ne place pas toujours l’art au cœur des priorités. C’est là que la pédagogie et l’éducation sont très importantes et doivent intervenir.

Regardez comment est constituée une semaine de cours au primaire ou au secondaire. Combien de combats a-t-il fallu mener pour intégrer l’histoire des arts et les pratiques artistiques dans les programmes, pour faire en sorte que la musique ne soit pas que la flûte à bec, etc. Il reste encore beaucoup de choses à faire et c’est passionnant. C’est présent comme une ressource et qu’il n’y a plus qu’à creuser.

Fanny Revault et Laurent Le Bon au Musée national Picasso-Paris

Laurent Le Bon a été commissaire de nombreuses expositions, notamment :

Le Musée qui n’existait pas – Daniel Buren,Centre Pompidou, 2002
Dada au Centre Pompidou, 2005
Jeff Koons Versailles au château de Versailles, 2008
Chefs-d’œuvre ?, Centre Pompidou-Metz, 2010
Takashi Murakami au château de Versailles, 2010
1917, Centre Pompidou-Metz, 2012
Jardins aux Galeries nationales du Grand Palais, 2017
Dioramas au Palais de Tokyo, 2017 
Cabinets de curiosité à Landernau, 2019

Le nouveau contexte, celui de la pandémie, puis le monde numérique va fatalement nous obliger à rebattre toutes les cartes et nous inciter à trouver un autre modèle d’exposition.

Laurent Le Bon