Portrait de Jim Dine
Portrait de Jim Dine

Jim Dine

Peinture

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Artiste majeur de l’art contemporain américain, Jim Dine continue de fasciner à l’âge de 85 ans en poursuivant sa recherche picturale aussi loin que possible. Pionnier des Happenings et de l’expressionnisme abstrait, Jim Dine dépasse pourtant l’art du XXe siècle pour se placer résolument comme un artiste de notre temps, foisonnant et inquiétant, dont l’œuvre échappe à toute classification. Dans sa dernière exposition A Day Longer à la galerie Templon, il déploie une énergie vibrante en couleurs et matière. Réalisée en partie pendant le confinement, l’artiste nous livre une œuvre puissamment intime et pleine de contrastes : violente et tendre, structurée et chaotique, prophétique et introspective, poétique et picturale. Entretien avec l’infatigable artiste américain dont la création née de l’inconscient, de l’intuition et sa volonté de toucher l’âme humaine.

Comment est née votre passion pour l’art ?

Je suis né avec, je savais dès l’âge de cinq ans que je voulais être artiste. Aussi loin que je me souvienne, c’est la seule chose que j’ai toujours voulu faire. C’est ma vie.

Le processus d’improvisation est au cœur de votre pratique artistique. Un geste plus libre et audacieux caractérise votre dernière exposition. Qu’est-ce qui vous a conduit à revisiter votre travail ?

Il y a deux sculptures qui incarnent un nouveau départ pour moi quant à ma méthode de travail. J’ai créé les sculptures à même le sol, face cachée. Puis, nous les avons démontées pièce par pièce, avant de les emmener à la fonderie pour les couler. Ensuite, à la fonderie, j’ai recomposé les sculptures. Je les ai réinventées en les plaçant debout avant d’ajouter des éléments en soudure. C’était comme un collage pour moi : une grande découverte, une nouvelle manière extrêmement vivante de travailler, que je vais continuer d’expérimenter.

Je fais confiance à mon instinct. J’ose, je tente des choses avant même de les avoir assimilées à un niveau conceptuel. Je laisse ma main réfléchir la plupart du temps : c’est ça l’intuition. Je crée chaque jour, c’est un cadeau.

Vos toiles aux personnages prophétiques (Prophet in the Storm, Twisted Lyre) voisinent aux côtés d’œuvres empreintes de poésie et d’humour (Red Laughing, The Tongue). Entre inquiétude et bonheur, violence et tendresse, que voulez-vous exprimer par cette pulsion dichotomique ?

Je ne pense pas que ma relation au matériau soit violente. Je pense que ma vie de travailleur-artiste façonne la manière dont je conçois un tableau, à savoir : arracher un morceau, le positionner différemment, déchirer encore un élément puis le déplacer sur le côté… Je ne trouve pas cela violent mais plutôt efficace. Je fais ce qu’il faut pour faire fonctionner le tableau.

Et les titres ont toujours servi d’objets dans mon travail. Ils m’offrent l’occasion d’ajouter une autre dimension à l’œuvre.

Jim DINE – Prophet in the Storm & Red Laughing – Vue de l’exposition – A Day Longer – Credit : Nicolas Brasseur – © Courtesy Templon, Paris – Brussels

Me, la série d’autoportraits poursuit-elle une réflexion intense sur le moi, l’existence et le temps ?

Je me dessine et me peins moi-même depuis des décennies. Il s’agit depuis toujours d’une étude de moi-même et de mon inconscient.

Votre série d’autoportraits affranchie de toutes ressemblance et Prophet in the Storm que vous définissez comme une « nature morte transformée en figure », s’éloignent du sujet pour révéler autre chose. Y-a-t-il dans votre travail une volonté d’effacer le sujet au profit du questionnement pictural ?

Non, je pense que les tableaux me ressemblent, le sujet demeure est présent. Ces toiles ont été l’occasion pour moi de travailler à nouveau à l’huile, leur matérialité est donc bien réelle.

Rules of the Forest, quatre acryliques en bois se dressent comme des stèles, At Dunkerque 1 & 2, deux sculptures ont l’allure de totems, At Night I Ride, des visages surgissent de la toile tels des masques tribaux ; plusieurs œuvres dénotent un monde primitif. Y-a-t-il une volonté de revenir à une sorte d’archaïsme pour mieux questionner le monde ?

Mon désir a toujours été d’exécuter l’œuvre, de la marquer, de réagir, la corriger et recommencer. La surprise et la découverte de ma main gauche. Les peintures m’échappent en permanence : elles sont insaisissables. Les tableaux sont des objets mystérieux qui ont une vie propre… il faut canaliser leur énergie, un peu comme le vent.

Le titre de l’exposition A Day Longer est également le titre du livre de poésie que vous avez récemment publié, une sorte d’objet-livre-voix. Comment la poésie nourrit-elle votre approche picturale ?

A Day Longer est né après mon exposition au Centre Pompidou en 2018. Ce qui m’importait était de représenter, sous une forme physique, le rapport qu’entretiennent les poèmes, l’acte d’écriture et de correction, avec la peinture et la sculpture. La relation est symbiotique : la poésie découle des peintures tandis que les peintures enrichissent la poésie, le tout étant le fruit de mon inconscient.

Il y a un dialogue fécond entre les deux arts ; le mot comme la couleur sont des vecteurs d’émotion et l’un accompagne l’autre. Mais qu’est-ce qui différencie la pratique de la peinture de celle de la poésie dans son processus de création ?

Ma méthode est la correction, aussi bien pour les peintures que pour la poésie. Je ne fais aucune distinction entre les deux. En atelier, je travaille les deux, non pas simultanément, mais ils se nourrissent et s’enrichissent mutuellement.

Quel regard portez-vous sur votre carrière ?

Je suis reconnaissant d’avoir eu l’opportunité de créer mon travail.

Vous travaillez toujours sans relâche, avec plaisir et acharnement. De quoi rêvez-vous à présent ?

J’aspire aujourd’hui à rester en bonne santé et, après les trois années passées à réaliser ces peintures, j’ai maintenant l’envie de me lancer dans un nouveau groupe de sculpture. Je suis en train de réorganiser mon atelier pour commencer à travailler sur de nouveaux bronzes.

L’idée de création, c’est le sang qui coule dans les veines. Et j’ambitionne de poursuivre cette participation à l’histoire humaine consistant à enrichir l’âme des gens.

Vue de l’exposition – A Day Longer – Credit : Nicolas Brasseur

La poésie découle des peintures tandis que les peintures enrichissent la poésie, le tout étant le fruit de mon inconscient.

Jim Dine