Portrait de Jean-Pierre Raynaud
Portrait de Jean-Pierre Raynaud

Jean-Pierre Raynaud

Plasticiens

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Poussé par un besoin viscéral de s’exprimer, Jean-Pierre Raynaud accomplit un jour de 1962, un geste décisif en remplissant un pot de fleur avec du ciment. Libre, audacieux, transgressif, ce premier geste ne le quittera plus. Dès lors, l’artiste développera un travail conceptuel autour de l’objet ; pot de fleur, sens interdit, carreau de céramique deviendront ses thèmes de prédilection, qu’il déclinera en d’innombrables variations. 

La radicalité de son langage plastique, explorant un dialogue entre mental et réel, le place parmi les grandes personnalités de la scène artistique contemporaine. L’artiste nous confie, avec humilité et intégrité, ses joies, ses regrets, nous parle de son œuvre comme un autoportrait et de sa quête dont il recherche le prochain geste, le dernier ultime accomplissement.

Comment est née votre envie de créer ?

Au départ, je n’étais pas un artiste. J’ai étudié dans une école d’horticulture en 1954 pendant cinq ans à Versailles ; je devais être jardinier, ça n’avait donc absolument rien à voir avec l’art. Au moment de la guerre d’Algérie, j’ai fait mon service militaire en France en tant que secrétaire d’un colonel qui s’occupait des dossiers sur la torture dans les renseignements ; après deux ans et demi, j’ai été complètement anéanti et je suis tombé malade ; je suis resté un an alité, je ne voulais plus vivre.

Je me suis retrouvé à vingt-et-un ans étant diplômé d’horticulture, sans vouloir vivre ; c’est un peu ça le point de départ, donc à ce moment-là, on ne parle pas d’artiste.

Quel fut le moment où vous avez éprouvé la nécessité de vous exprimer ?

D’une façon presque miraculeuse, au bout d’une année alité, j’ai éprouvé un jour un énorme besoin d’expression, puisque je ne m’étais pas exprimé depuis des années. Je suis descendu dans mon garage et d’une façon très fiévreuse, j’ai pris les éléments qui se trouvaient là, quelques pots de fleurs, un sac de ciment, un pot de peinture rouge, et un peu comme un autiste, j’ai fait des gestes très instinctifs et basiques, j’ai mélangé le tout en en faisait une sorte de thérapie, ça m’a enivré…

Quelques jours plus tard, je suis sorti et j’ai remarqué les sens interdits qui étaient dans les rues. Dans un état de fièvre, j’en ai volé un, je l’ai ramené chez moi et je l’ai mis au mur ; je trouvais que c’était la plus belle chose au monde. J’étais très excité car, dans le fond, j’avais l’impression que je naissais à vingt-et-un ans et que ma vie commençait.

Trois ou quatre semaines plus tard, ça commençait à monter en puissance, je suis parti avec un pot de fleur et un sens interdit sur l’épaule et je suis allé à Paris sans savoir pourquoi… Je me suis retrouvé à Saint-Germain-des-Prés, rue Montfaucon et j’ai aperçu des choses dans une galerie d’art qui ressemblaient à ce que j’avais dans les mains. Pris d’excitation, je suis entré dans la galerie et une femme m’a dit “qu’est ce que tu fais avec ton bazar ?” et je lui ai répondu “je crois que je fais les mêmes choses que vous”. Elle m’a dit “et bah si tu fais les mêmes choses que nous, tu es un artiste” et je lui ai répondu “bon bah, si vous me dites que je suis un artiste, je suis un artiste”, c’est comme ça que j’ai découvert le fait d’être un artiste et j’ai commencé l’art en 1962.

J’ai fait des gestes très instinctifs et basiques, j’ai mélangé le tout en en faisait une sorte de thérapie ; ça m’a enivré…

Le pot de fleur et la couleur rouge se sont instinctivement imposés à vous… Que cherchiez-vous, au fond, à exprimer par l’appropriation de cet objet et l’emploi de cette couleur ?

Pour moi, tout était instinct puisque je n’avais pas de culture artistique. J’ai employé le rouge parce que, par hasard, il y avait un pot de peinture qui était rouge dans mon garage. Mais si il y était là, ce n’était peut-être pas un hasard, c’était bien moi qui l’avait mis. Inconsciemment, le rouge m’attirait.

Le rouge est plus qu’une couleur, c’est le sang, c’est la vie. Ce n’est pas que le rouge est mieux, c’est indispensable. Je pense que ça ne l’est pas que pour moi, c’est fondamental à tout le monde, sauf que moi j’en ai fait une recherche. Je me suis marié avec le rouge. J’ai employé cependant d’autres couleurs, mais le rouge représente quatre-vingt-dix pour cent de mon travail.

Le blanc occupe également une place importante dans votre œuvre. Je pense à La maison (1969-1993)  entièrement tapissée de carreaux de faïence blancs, le carrelage devenant par le suite le thème d’une série d’œuvres, les « Espaces zéro »…

Comme le rouge, le blanc n’est pas une couleur, c’est une spatialité, c’est la page blanche. Je pars de rien, du vide, et à partir de là, chaque chose que je vais faire aura évidemment une conséquence ; dès qu’on fait un geste avec un crayon, un stylo, un pinceau ou avec son doigt, on fait une trace, une tâche, un signe ; tout est marqué et lisible. Et j’aimais cette idée de responsabilité. Un peu comme les traces de mains, sortes de signes, sur les parois des grottes il y 20 000 ans. Là, un être humain a exprimé quelque chose. Dans La maison, j’ai exprimé ma pensée…

Comme le rouge, le blanc n’est pas une couleur, c’est une spatialité, c’est la page blanche.

Y-a-t-il une part de douleur dans cette identification au blanc ?

L’accouchement se fait dans la douleur. Donc, rien qu’être né, c’est assumer une part de douleur. La naissance est violente, la mort est violente, et pour moi la vie est également violente. Vous voyez, la traversée d’un bout à l’autre, même histoire.

L’art ne vous rend pas heureux, que les gens ne se disent pas “ Ah si j’avais été artiste, j’aurais été heureux”, non, parfois on est même moins heureux que si on avait été dans la vie réelle. La vie d’artiste est une vie inventée, c’est quelque chose qui vous libère mais qui vous emprisonne aussi, donc l’addition est un calcul différent pour chacun.

On naît seul et on disparaît seul, donc je veux être dans ce système de pensée, c’est pour ça que je ne suis pas sûr d’être un artiste, et pour moi le mot artiste est réducteur. Je suis simplement quelqu’un qui vit sa vie, qui se pose des questions et qui veut avoir fait quelque chose de ce temps là ; je saisis l’instant en me disant, au moins j’ai tenté de piloter une histoire, d’un bout à l’autre.

La vie d’artiste est une vie inventée, c’est quelque chose qui vous libère mais qui vous emprisonne aussi, donc l’addition est un calcul différent pour chacun.

Votre œuvre est marquée par une polarité constance : l’intérieur et l’extérieur, l’infini et le fini, le blanc et le noir. Cherchez-vous à réunir les contraires ?

Oui, la stimulation vient des effets contraires ; il fait beau ou il fait mauvais, c’est noir ou c’est blanc. Si j’étais musicien, je crois que ma partition serait certainement très contrastée parce que j’aime m’aventurer d’un côté mais à condition que je m’aventure de l’autre aussi. En réalité, me trompé-je ? Peut-être que je m’aventure nulle part et que je n’ai rien trouvé. Je ne cherche pas quelque chose non plus… J’aime m’aventurer de cette façon. Pour moi, il n’y a pas de jugement de valeurs, le noir n’est pas mieux que le blanc, mais si j’emploie le noir, je vais également employer le blanc ; je veux être celui qui va être morcelé entre une chose et une autre. Cette polarité, je l’ai mise en pratique car j’ai finalement créé des lieux et des choses à la fois enfermés et ouverts sur l’extérieur.

On vous a souvent qualifié d’homme froid à l’image de votre œuvre. Que répondez-vous à cela ?

J’ai eu une certaine rigueur ; mon travail a une organisation spatiale. Cependant, j’ai aussi libéré des parties fantasmatiques de ma nature. Comme je me suis enfermé, lorsque qu’on vient vers moi ou quand je vais vers les autres, je suis très attiré parce que c’est la vie derrière la fenêtre, c’est l’extérieur, en somme, ce que je suis incapable de vivre. Un peu comme le noir et le blanc, ou la lumière et l’ombre, l’un attire l’autre. Je suis toutefois comme tout le monde, que les gens soient rassurés et je ne suis pas un rigoriste du froid… Vous voyez, on fait une interview et vous ne pouvez plus m’arrêter, parce que dans le fond, j’exprime beaucoup de désir et j’espère que c’est positif !

À la galerie J, vous rencontrez le critique d’art Pierre Restany. Que vous a apporté cette rencontre ?

Janine Goldschmidt, la patronne galerie J., était la femme de Pierre Restany. Donc par le plus grand des hasards, je suis tombé au centre du réseau.

Pierre Restany fait partie de la beauté des rencontres exceptionnelles. J’ai rencontré une des rares personnes qui, à cette époque-là, pouvait changer votre vie. Il montait en puissance et venait, deux ans avant, de publier le Manifeste des Nouveaux Réalistes auprès d’artistes comme Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, etc… Il était le père spirituel, le catalyseur, l’intellectuel, la dynamique très lié à Yves Klein…

Vous avez une profonde admiration pour Yves Klein que vous considérez comme un pilier de l’art de la deuxième moitié du XXe siècle. Pour quelles raisons ?

Sa radicalité, son intuition, sa folie, sa détermination, son côté excessif et sa conscience. Il faisait des propositions extrêmement libres… Lorsqu’il a montré son monochrome, une seule couleur et dire “c’est l’œuvre d’art maximale”, vous imaginez la rigolade des gens et d’autres artistes. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque.

Yves Klein nous a laissé comme héritage la pensée d’un moment de liberté, tellement rare, que je n’ai jamais rencontré le même niveau de toute ma vie. Il était habité de cette fièvre de créer. Dans l’histoire de l’art, il y a d’autres cas majeures : il y a la radicalité de Malevitch, de Mondrian et puis d’autres novateurs au début du XXème siècle. Mais Yves Klein est un peu comme une comète, il arrive, il fait une œuvre sublime et il meurt. Ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir ce destin…

Yves Klein nous a laissé comme héritage la pensée d’un moment de liberté, tellement rare, que je n’ai jamais rencontré le même niveau de toute ma vie.

Quelle est votre relation à l’art ?

Pour la plupart des gens, c’est la société qui nous donne le sentiment d’exister ; on se demande si la société va nous reconnaitre, si on va faire la différence dans la compétition ; Yves Klein n’avait pas besoin d’être en compétition pour être bon ; il faisait un geste extrême et il disait ‘je suis celui là’, et il le pensait, et surtout, il le vivait, et c’est cette authenticité d’être qui était le vecteur commun que Pierre Restany a essayé de générer entre ces artistes extrêmes, que l’on appelait artistes mais qui n’avait pas besoin de ce mot pour l’être. C’est pour cela que j’ai tout de suite senti une affinité avec ces gens, parce que je ne me prenais pas pour un artiste mais qu’en même temps, j’exprimais quelque chose de tellement personnel que je n’avais pas besoin qu’on me dise “tu as un rôle dans l’histoire de l’art”. Je n’ai même pas besoin d’avoir de rôle aujourd’hui et d’être connu. Je savais ce que je devais faire, en allant le plus loin possible. Même encore aujourd’hui, à quatre-vingt-un ans, je suis toujours à la recherche du prochain geste qui sera sans doute le dernier geste… Je ne veux qu’il soit fort, et je ne pense pas forcement à l’art, vous voyez, c’est quelque chose de très personnel.

Comment définiriez-vous votre geste créatif ?

C’est exprimer ce que je sens, ce que je suis, avec mon courage et ma faiblesse. C’est là que je me sens ‘artiste’. Être artiste, c’est être en phase avec soi-même sans rien n’avoir à vendre. Malheureusement, l’art est à vendre, et c’est ce qui, à mon sens, tue l’art.

Pour moi l’art, c’était le premier geste que j’ai fait dans mon garage, un geste qui me paraissait fondamental ; il n’y avait rien à vendre. J’ai eu la faiblesse de me vendre, et je le regrette encore aujourd’hui. Alors les gens doivent se disent “oui mais vous en avez tout de même profité quand même, aujourd’hui, vous avez cette aisance parce que vous avez vendu”. Certes, mais je le regrette ! Je regrette que cette aisance soit venue de la vente, parce que c’est l’énergie des œuvres qui est importante, ce n’est pas ce que ça vaut. Et je voudrais que cette énergie ne soit pas à vendre. Je m’adresse à tout le monde et en particulier aux jeunes.

J’aurais voulu avoir la force de dire non ou alors peut être mourir avant que ça se vende. Yves Klein, c’est sa mort qui en a fait un héros, parce qu’autrement il serait devenu un commercial. Mais il n’a pas eu besoin de se vendre…

Être artiste, c’est être en phase avec soi-même sans rien n’avoir à vendre.

Que pensez-vous de l’art marchand qui se rapproche du monde du luxe ?

L’art, comme des salades sur un marché, sont des produits à vendre. Au XIXe siècle, c’était pareil, mais le danger supplémentaire, c’est qu’il s’est rapproché du luxe, et moi je n’aime pas cette idée. Je n’ai rien contre le luxe, mais je n’aime pas l’association du luxe et de l’art, qui est ce côté ‘chic choc’. L’art n’a pas besoin d’être ‘chic choc’, et lorsqu’il est choc, c’est par sa puissance, mais il n’est pas choc pour se faire comme une publicité, pour récupérer quelque chose, pour dire “celui-là fait la différence”.

Andy Warhol, que j’ai eu la chance de connaître à New York en 1965, en a fait quelque chose car il venait de la mode, il dessinait des chaussures et était graphiste. C’est peut-être le premier à avoir montrer l’association de la mode avec l’art. Mais comme c’était une analyse critique, son art est resté très puissant. Cet artiste était un visionnaire.

Dans les années 60, vous refaisiez le monde au côté de Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely et bien d’autres. Aujourd’hui, que vous inspire l’évolution de nos sociétés ?

Les débuts des années 60 était une époque était magique, parce qu’on sortait de la guerre, et le désir de vivre était très fort et l’argent n’était pas comme aujourd’hui le modèle de la réussite.

Tandis qu’aujourd’hui, la compétition étant ce qu’elle est, c’est un peu la guerre, on est dans cette sorte de boulimie qui ne s’arrête jamais, comme le progrès, ce n’est jamais assez. Quand on a vingt ans, trente ans, il faut être inventif, créatif, tenter des expériences ; c’est cela qui est surement difficile pour les jeunes. En réalité, mon fils, qui a dix-sept ans, je ne sens pas cette angoisse chez lui et ça me rassure.

Aujourd’hui, je ne vois pas les perspectives. On sent bien que tout le monde avance à vu. Mais le mot Art n’est pas un mot honteux, certes il est ‘fourre-tout’, mais c’est peut-être bien parce que c’est là dedans qu’il faut piocher, se perdre, se trouver. Et pour se trouver, il faut souvent se perdre… Il faut avoir une envie d’aventure, voilà, c’est ça !

 

Pour moi l’art, c'était le premier geste que j’ai fait dans mon garage, un geste qui me paraissait fondamental ; il n’y avait rien à vendre.

Jean-Pierre Raynaud