Portrait de Jacques Villeglé
Portrait de Jacques Villeglé

Jacques Villeglé

Plasticiens

https://www.artinterview.com/interviews/jacques-villegle/

Jacques Villeglé, artiste plasticien majeur, a conçu dès 1949, par l’appropriation quasi exclusive de l’affiche lacérée, une œuvre singulière et prolifique. En arpentant les rues de Paris, l’artiste laisse errer son regard sur les affiches, attendant d’être saisi par celle qui entrera en résonance avec une certaine harmonie. L’artiste révèle par son découpage, une poésie cachée dans l’épaisseur hétérogène de papiers lacérés, offrant des tableaux où typographie puis couleurs et illustrations s’entremêlent. À la croisée du Nouveau Réalisme et du Lettrisme, son œuvre, ancrée dans l’actualité, est admirée par les jeunes générations de l’art urbain. Rencontre avec l’artiste dans son atelier parisien où il nous livre un témoignage saisissant sur la vie artistique de la seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours…

Quelle voie vous conduit à l’art alors que l’accès aux livres se faisait rare durant la guerre ?

C’était le 6 juin 1943, une date qui n’est pas historique, un an avant le débarquement pendant l’occupation. Pendant l’occupation, il y avait une censure complète de l’art contemporain. Je connaissais le nom de Picasso, ce monsieur qui peignait un œil à la place du nombril, et donc ce 6 juin, je rentre dans la plus vieille librairie de la ville, qui s’appelait Lafolye-Lamarzelle à Vannes, des éditeurs très anciens. Et je ramasse un livre par terre au fond de la boutique où il avait tous les invendus.  À cette époque-là, les éditeurs n’avaient pas beaucoup de papier, ils sortaient donc les invendus un peu des greniers dans les librairies ; et j’ouvre ce livre de Maurice Raynal sur la peinture contemporaine de 1906 à nos jours, daté de 1927 ; j’allais donc connaitre l’histoire des arts d’avant ma naissance.

Quel élément déclencheur vous a décidé à rejoindre le milieu de l’art ?

Je faisais des études secondaires chez les jésuites et j’étais toujours dernier de classe. C’était le plus grand collège jésuite de France, six cents élèves ! Sur le plan culturel, il n’y avait rien sur la modernité. Je n’arrivais pas à m’adapter à cette éducation-là, et lorsque je suis tombé sur ce livre, ça a été un renversement complet. La seule chose qui m’ait été incompréhensible, c’était une reproduction et une phrase de Joan Miró : ‘Je veux assassiner la peinture ’. Alors ça m’a interrogé, et au lieu de me rebuter, j’ai voulu connaître et entrer dans ce milieu !

Pourquoi votre choix s’est-il tourné vers les affiches sur les murs de la ville ?

Dans le cubisme, je voyais que la typographie comptait et qu’elle remplaçait la femme nue. La présence du caractère typographique dans la peinture revient à Braque et Picasso lui a volé. C’est cela qui m’a dirigé vers les affiches. Par ailleurs, j’avais un frère très malade et mes parents l’avaient abonné à l’école ABC dont la devise était “Si vous savez écrire, vous savez dessiner”. Les caractères de Braque dans la peinture cubiste et cette phrase “si vous savez écrire, vous savez dessiner” ont naturellement orienté mon intérêt vers l’écriture.

Par votre travail sur la typographie, vous ressentez une filiation avec les cubistes, établissant un autre rapport à l’œuvre…

Au début, les affiches n’avaient pas d’illustration, elles ne comprenaient que des caractères. J’étais donc un successeur du cubisme qui avait introduit les caractères dans la peinture. J’ai vu le danger parce que les jeunes peintres me disaient “Tu es toujours dans les affiches” comme si je leur disais “Vous êtes toujours à faire de la peinture à l’huile” ! J’ai donc commencé à faire un catalogue thématique (en général, les artistes font un catalogue chronologique) et j’ai vu que j’avais des thèmes très différents et que j’obéissais à la réalité, mais cette réalité je la choisissais ; c’était le choix qui était important. 

Comment choisissiez-vous l’affiche ?

C’est en regardant bien que je voyais l’évolution ; ce que je cherchais, c’était une affiche qui changerait l’atmosphère. Ma qualité, c’est que j’ai le sens des proportions ; j’ai fait de l’architecture et l’architecture, c’est la proportion qui compte pour faire une belle réalisation.

Après des études aux Beaux-Arts de Rennes puis de Nantes, vous arrivez à Paris et arpentez les rues de cette ville. Quelle est l’ambiance parisienne d’après-guerre et vos premières rencontres dans le milieu de l’art ?

Il y a eu un mouvement de grande liberté avec la libération. Le premier artiste que j’ai vraiment connu était Camille Bryen. Lorsque que je l’ai rencontré, il était très pauvre et méprisé. Wols, Camille Bryen étaient d’aucun mouvement à Paris, ce qui  prévalait était la peinture géométrique avec Mondrian, Malevitch… Ces peintres avaient vécu le communisme, la révolution tandis que moi, je sortais des jésuites, ce qui fait que je ne me suis jamais intéressé à la politique.

Pendant l’occupation, j’étais tombé sur un livre sur l’affiche, donc je savais que l’affiche évoluait, et le souci des artistes, c’est d’évoluer.

Comment défendiez-vous l’affiche lacérée à une époque où l’abstraction dominait ?

En dehors de l’abstraction, il n’y avait pas d’avenir… et moi je cherchais quelque chose avec la typographie, qui n’est pas abstraite, c’est l’écriture. Par exemple, la couleur, vous n’aviez jamais un beau bleu, il était toujours un peu gris. Les fabricants de papier et les chromologues étudiaient et ont fait évoluer cette couleur ; le gris est devenu gris bleu, au lieu de gris jaune. Donc je voyais qu’il y avait une évolution dans la couleur. Pendant l’occupation, j’étais tombé sur un livre sur l’affiche, donc je savais que l’affiche évoluait, et le souci des artistes, c’est d’évoluer ; ils doivent donc travailler pour que leur peinture ne ressemble pas à la peinture de l’année précédente. Je savais que la déchirure de l’affiche de la rue allait changer et moi, je n’avais plus qu’à choisir.

Quel événement vous a permis de vous imposer sur la scène artistique ?

C’était la biennale de 1959 organisée par un conservateur qui avait réussi à tenir tête à la critique de la presse et ce fut une réussite ! À ce moment-là, il y avait un certain Pierre Restany qui venait du Maroc ; il était très jeune, dix-neuf, vingt ans et avait un tempérament un peu autoritaire.

Vous revendiquez le geste collectif au geste individuel, ce qui a fait émerger la notion du « Lacéré anonyme »…

Oui parce que l’affiche dans la rue n’y a pas mon tracé et la déchirure est faite par un anonyme ; j’ai donc parlé du « Lacéré anonyme ». J’aurais dû dire d’un « Lacérateur anonyme » mais « lacéré » c’est plus léger car un “lacérateur”, d’après la dialectique signifie un “être lacéré”.

Affirmant que « La vie d’un artiste doit commencer par la flânerie », vous devenez surréaliste… ?

J’ai fréquenté les surréalistes, rencontré André Breton et j’eu que des relations amicales avec eux. J’étais ami avec François Dufrêne, un des plus jeunes lettristes… Man Ray assistait à nos expositions à la galerie J de Nouveaux Réalistes ; il était intimidé, contre un mur, les gens ne le connaissaient pas et je leur disais “C’est Man Ray, un très grand photographe” alors on me répondait “toi, avec ton histoire”. Il a été reconnu peut-être trois, quatre ans avant sa mort et eu alors de bonnes expositions dans un musée.

Quelle connaissance du dadaïsme aviez-vous à ce moment-là ?

Le dadaïsme était très dédaigné à cette époque-là, on ne le connaissait pour ainsi dire pas… La phrase qui était connue du dadaïsme c’était ‘c’est le dadaïsme qui a préparé le chemin du surréalisme’ ; c’est André Breton qui revient d’Amérique, tous les journaux parlent de lui, et ce n’était pas dans son tempérament, il aimait mieux vivre caché.

« Je ne cherche pas, je trouve ». Cette phrase de Picasso incarne-t-elle votre démarche ?

Oui, un artiste, c’est l’imprévu. Il va vous révéler quelque chose qu’un autre trouve indifférent. La phrase de Picasso “Je ne cherche pas, je trouve” signifie que si l’on trouve, c’est qu’on cherche inconsciemment. L’artiste aime la spontanéité, il voudrait s’étonner lui-même.

Le ready made, c’est un objet de provocation, les affiches lacérées, la provocation est dans le discours.

On vous a souvent rapproché du ready made par votre appropriation du réel… Qu’est-ce qui vous distingue de Duchamp dans votre relation à l’objet ?

Le ready made, c’est un objet de provocation. Les affiches lacérées, la provocation est dans le discours. Si j’avais eu un discours plus classique qui ne cherche pas la différence, j’aurais pu mieux réussir. « Le lacéré anonyme » a choqué beaucoup de gens. Vous voyez, Marcel Duchamp, il joue l’indifférent, alors ce que j’aime bien, c’est que c’est par son indifférence qu’il est très connu, et s’il n’avait eu pas cet air indifférent, il serait un artiste comme tous les autres…

Dès vos débuts, vous citez André Breton disant qu’« un artiste doit vivre à l’ombre de son œuvre ». Pourquoi affirmez-vous cette volonté de s’effacer derrière son œuvre ?

Vous voyez, c’est commun à tous les artistes… Par exemple, Léonard de Vinci écrivait à l’envers parce que les artistes n’aiment pas que l’on sache comment ils travaillent. À notre époque, avec la gestualité, on a vu Mathieu faire des peintures en public, il disait que c’était l’instinct, mais ce n’est pas vrai. L’artiste cherche à se dépasser, il voudrait s’étonner lui-même de ce qu’il fait. Un artiste peut faire un chef-d’œuvre, il sait qu’il a obéit au nombre d’ordre ou l’a détruit, etc…

Que souhaitez-vous exprimer ?

L’art est fait pour troubler, il n’est pas fait pour être sans cesse de la propagande. L’affiche lacérée, c’est contre la publicité. La propagande, c’est les idées, la publicité, c’est le commerce, et il n’y a pas de vie de société sans commerce, le commerce est très important pour l’évolution de la société. Un artiste doit aimer la provocation, il est fait pour réveiller un peu la société, car ce qui plaît tout de suite fatigue, et ce qui déplaît reste dans l’histoire.

Nous sommes aujourd’hui dans une époque où il n’y a pas d’art majeur, tout est à égalité parce que l’information est massive.

Quel regard portez-vous sur l’art contemporain ?

À l’heure actuelle, c’est la diversité parce que l’information vous apprend tout instantanément ; si un artiste est habile, il sera connu beaucoup plus vite qu’autrefois. Lorsque je suis arrivé à Paris, un artiste de quarante ans était considéré comme un jeune artiste.

Nous sommes aujourd’hui dans une époque où il n’y a pas d’art majeur, tout est à égalité parce que l’information est massive. C’est une époque floue, on ne sait pas ce qui sera reçu le lendemain. Bien entendu, je le devine mais c’est une époque où il n’y a pas de mouvement, le Nouveau Réalisme est le dernier mouvement en ‘isme’ et il date d’il y a soixante ans.

Que souhaitez-vous aux nouvelles générations d’artistes ?

La liberté, voilà ! Que chacun ait le droit de faire ce qu’il veut et qu’il n’y ait pas d’autorité ex cathedra.

Jacques Villeglé est représenté en France par la Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, Paris.

Photo Jacques Villeglé (page Les interviews) – copyright : Photo Michel Lunardelli.

L’art est fait pour troubler. Un artiste doit aimer la provocation, il est fait pour réveiller un peu la société, car ce qui plaît tout de suite fatigue, et ce qui déplaît reste dans l’histoire.

Jacques Villeglé