Portrait de Dominique Moulon
Portrait de Dominique Moulon

Dominique Moulon

Curateurs

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L’usage des ordinateurs personnels vers la fin des années 70 ainsi que de la caméra dès 1960 s’est démocratisé au fil des décennies. Il faudra attendre une trentaine d’années pour que le monde de l’art intègre ces innovations technologiques et que le numérique soit pleinement considéré comme un médium de l’art contemporain. Dominique Moulon, véritable défenseur de l’art dit numérique, s’est intéressé très tôt à l’émergence de cette forme artistique qui s’inscrit selon lui directement « dans la continuité » d’une histoire de l’art déjà touchée d’innovations techniques ou technologiques… Le critique d’art apporte un éclairage saisissant sur la place grandissante du digital dans le monde de l’art. Entretien avec l’expert des cultures numériques et auteur de L’art au-delà du digital.

Quel cheminement vous a conduit à explorer l’univers de l’art numérique ?

J’ai étudié à l’École Nationale d’Art de Bourges, puis à l’université de Paris 8. C’est dans ce contexte que j’ai vu les premières expositions présentant des œuvres ayant une part de digital, comme Artifice de Jean Louis Boissier. Plusieurs éditions de cette exposition avaient lieu environ tous les deux ans au début des années 1990. Par ailleurs, j’ai récemment aperçu une pièce ré-exposée d’Edmond Couchot et Michel Brent. Elle a eu plusieurs titres mais les gens l’appellent souvent Le pissenlit. Cette fleur virtuelle faite d’images est interactive ; on agissait sur la plante en soufflant dans l’équivalent d’un spiromètre, aujourd’hui conçu avec des micros.

Aujourd’hui, cette interaction semble naturelle. Avec nos smartphones bardés de capteurs, on agit sur le monde des images et des sons. Mais au début des années 1990, vivre cette interaction quant à une œuvre dans un contexte artistique d’exposition m’a alors intrigué et attiré. À cette époque, j’ai progressivement découvert d’autres œuvres comme celles de Maurice Neau, de Jeffrey Cho, etc. Il y a des pièces qui ont marqué mon parcours et m’ont donné envie d’aller plus loin…

Edmond Couchot & Michel Bret. “Les Pissenlits”, 1990-2017

Comment l’univers digital, de plus en plus présent dans notre quotidien dès les années 80, a-t-il alimenté votre réflexion sur l’art et la machine ?

À cette époque, j’ai découvert le monde des ordinateurs en tant que graphiste. C’est à la croisée des domaines machiniques et de l’information, lorsque ces machines devenaient accessibles à tous, auprès des universités, de la recherche et du monde de l’art avec des personnalités comme Edmond Couchot, que je suis progressivement entré dans cet univers.

J’ai commencé en douceur, écrivant mes premiers articles, mon premier livre, puis un second jusqu’au quatrième que j’avais déjà à l’esprit avec mon éditeur. J’ai donc découvert ce que j’aime appeler une « communauté », faite de liens solides car peu d’argent est consacré aux arts numériques et technologiques, aux pratiques artistiques émergentes et aventureuses que nous ne savons finalement pas toujours précisément définir.

La démocratisation des technologies dans les années 80 a permis aux artistes de s’emparer du numérique. Comment s’est progressivement opérée cette appropriation ? À quel moment la technologie est-elle venue au monde de l’art ?

Grâce à la démocratisation de ces machines dans les années 1970 et surtout 1980 avec l’apparition du personal computer, du Macintosh, toute une génération d’artistes va réellement s’en emparer dans les années 80-90. L’usage va se simplifier grâce à l’émergence de capteurs empruntés à l’industrie. L’apparition de l’Open source va également faciliter l’accès au numérique puisque ses dispositifs sont relativement plus faciles à produire et à créer.

Aujourd’hui, nous possédons une force de proposition essentielle : internet, notamment le web qui engendre un phénomène de démocratisation, comme la pellicule Kodak a démocratisé l’usage de la photographie. Cela va remettre des grands champs de l’art contemporain comme l’appropriation au centre des pratiques artistiques. Il y a eu malgré tout, sur ces cinquante dernières années, un développement de l’art contemporain qui s’est fait en absorbant la photographie, la vidéo et le digital. Même si d’autres tendances se sont développées en marge, l’art contemporain a fini par les assimiler. Je pense que c’est ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui, particulièrement entre Londres, New York, Paris et quantité d’autres lieux.

Le numérique et le digital se sont immiscés dans toutes les sphères de nos sociétés, privées et publiques. Il en va de même avec le monde de l’art, celui des artistes qui ont, depuis toujours, saisi les techniques et technologies de leur temps. Cela était valable pour Robert Rauschenberg et l’ingénieur Billy Clever dans les années 1960 dans le cadre de Experimenting art and technologies. C’est vrai aujourd’hui pour Andreas Gursky dont on sait la part de digital dans ses photographies, qui ne sont pas de simples captures.

En tant qu’expert des cultures numériques, quel rôle entendez-vous jouer dans cet art ?

Le rôle que je pourrais humblement jouer dans cette histoire que nous sommes en train d’écrire avec les collectionneurs, les galeries et les institutions serait de participer à la reconnaissance de ce médium dans l’art contemporain. Je pense qu’aujourd’hui, il n’y a pas d’œuvre qui ne soit pas, un tant soit peu, digitale. Le sculpteur et le peintre, avant de commencer leur œuvre, au moment où il la pense, peut faire une recherche sur Google. On connaît les algorithmes de cette entreprise qui peuvent formater la pensée de l’artiste. Ne faudrait-il donc pas, comme le faisait remarquer mon directeur de recherche Norbert Hilaire, en citant Marcel Duchamp, envisager le « coefficient de digital » dans les œuvres comme Duchamp envisageait un « coefficient d’art » plus ou moins important dans les objets ?

Comment recherchez-vous aujourd’hui ce « coefficient de digital » dans la diversité de la création contemporaine ?

J’ai exploré un certain nombre d’années l’univers de l’art numérique, allant de festival en festival à la recherche d’une forme d’art, ce qui n’est pas toujours évident à trouver. J’ai aussi vu des œuvres phénoménales qui feront histoire. Je dirais qu’aujourd’hui, je me dirige plutôt vers un contexte artistique contemporain, dans des villes comme Venise, Bâle et autres endroits pour chercher ce « coefficient de digital » et le révéler. En tant que critique ou curateur, j’essaie de révéler cette part en considérant les spécificités du médium numérique qui, à mon avis, est le meilleur pour nous donner des clés de lecture de la société dans laquelle on vit. De fait, nos sociétés sont façonnées par le digital. Les artistes qui usent de ces technologies les utilisent souvent pour en faire la critique. J’essaie de considérer les spécificités d’un médium si tant est qu’il soit en train de se dissoudre.

Ce qui m’intéresse est de chercher, dans un certain nombre d’œuvres, comment elles documentent le monde d’aujourd’hui, ce qui a toujours été le désir profond des artistes. Comment documenter le monde, si ce n’est avec les outils ou plutôt les médiums d’aujourd’hui ? Je préfère effectivement considérer le digital davantage comme un médium que comme un outil. C’est tellement plus riche qu’un marteau ou un tournevis.

Quelle est la singularité du numérique comme médium ?

Je dirais que la singularité du médium numérique, en envisageant évidement le réseau qu’il comporte, nous permet de dire des choses sur nos relations aux autres, à soi ou au monde, que d’autres médiums plus historiques ne permettraient peut-être pas.

La peinture et la sculpture classiques ont-elles été absorbées par ce medium ?

Lorsqu’on envisage la peinture – donc l’image – et la sculpture, on observe aujourd’hui un véritable réveil de ces pratiques. Concernant la sculpture, nous vivons dans une époque dont le désir profond est de matérialiser le monde. C’est ce que nous disent les sociétés de l’innovation en nous racontant que nous allons pouvoir imprimer en 3D toutes les formes et tous les objets de chez nous. Dans les années 1990, nous avons désiré le virtuel et aujourd’hui, nous vivons un désir de retour au réel. Ses allers-retours sont intéressants et alimentent la recherche des artistes…


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Le numérique et le digital se sont immiscés dans toutes les sphères de nos sociétés, privées et publiques. Il en va de même pour le monde de l'art, celui des artistes qui ont depuis toujours saisit les techniques et technologies de son temps.

Dominique Moulon