Portrait de Carole Simard-Laflamme
Portrait de Carole Simard-Laflamme

Carole Simard-Laflamme

Plasticiens

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Le textile, la fibre, le tissage constituent la matrice du travail de Carole Simard-Laflamme. À l’image de toutes les composantes de notre monde qui est selon elle, indéniablement tissées ou tressées, l’artiste franco-québécoise compose une œuvre explorant toutes ces analogies. Elle associe, avec intuition et évidence, les fibres enchevêtrées à la nature, la musique, la mémoire, l’identité et au temps. Intimement lié à son travail, elle nous parle de son amour pour sa mère, du rôle de l’œuvre de Marcel Proust dans sa création et de sa passion pour tous les arts

D’où vous vient cette passion pour l’art ?

Je suis née dans un pays où il n’y avait que des artistes. Ils peignaient la nature dans la région de Charlevoix que nous appelons d’ailleurs le paradis des artistes. J’ai l’impression que je suis née avec un bout de laine dans les mains. Ma mère m’a appris à regarder, à regarder les montagnes, les formes dans les formes. Mon père m’a appris à écouter les sons. Finalement, je suis née avec, je ne me suis jamais posé la question de l’art.

Pour quelles raisons la fibre est-elle au cœur de votre travail ?

Tout est fibre lorsque l’on y pense. Toute la nature est fibre, tout est tissé, enchevêtré. C’est tellement vrai que c’est même scientifique. On part d’un point, et tout artiste part d’un point; si on fait plusieurs points, nous faisons une ligne. Si on fait une ligne, on fait une spirale. Cette spirale devient un tissage, elle s’épaissit, puis, peut-être à cause d’un phénomène physique, elle éclate en engendrant d’autres spirales et c’est ainsi… Que ce soit dans la musique, dans la respiration, ou encore dans l’écriture, partout il y a des fibres.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

Tout peut m’inspirer, que ce soit en littérature, en arts visuels, la nature ou encore la musique. Ma mère a été importante en premier lieu. Elle portait toujours des robes fleuries et disait : « Je porte un jardin ». Cela m’a inspiré la production qui s’appelle Les robes du temps. Marcel Proust a également été une source d’inspiration, car d’une certaine manière, il a écrit À la recherche du temps perdu comme un tissage.

Pourquoi faites-vous l’analogie du tissage dans l’œuvre de Marcel Proust ?

Marcel Proust disait : « Le tissu c’est nous, et nous sommes le métier à tisser ». Il affirmait aussi : « J’ai voulu écrire mon livre, non ambitieusement comme une cathédrale, mais simplement comme une robe ». Il passait des nuits à vagabonder chez les bourgeois et rédigeait des « paperolles » ; des petits mots, des petits ajouts, qu’il intégrait à son texte comme une manche ou un col à une robe.

Un tissu est toujours composé d’une horizontale et d’une verticale, l’horizon c’est le temps. À travers, le maillage se met en place du va-et-vient, des éléments passent. Marcel Proust, à travers la vie et le temps, a tissé tous les évènements de la vie, dans toutes les dimensions.

À la recherche du temps… Recherchez-vous à exprimer la notion du temps dans votre œuvre ?

Dans une œuvre d’art, le temps est probablement ce que l’on cherche. Le temps perdu, le temps stratifié, le temps chiffonné, le temps lisse. C’est merveilleux de s’apercevoir que le temps n’existe pas, on dit souvent que c’est nous qui le passons. Ce temps est malléable, on peut l’ébouriffer, le chiffonner. Les artistes le savent, c’est ce que l’on cherche, même si on s’en rend pas compte. On se cherche également, on cherche son âme.

Pouvez-vous nous présenter votre dernière œuvre ?

La dernière œuvre que j’ai faite s’appelle Parlure. Car la parlure, c’est toujours près du geste, c’est l’usure du moment, c’est tout ce qui sort de nous, c’est tout ce qui nous identifie vraiment. On parle des langues constamment. À Vannes, j’ai amené de vieux mots du Québec. Ce sont de vieux mots originaires de Bretagne, qui sont allés au Québec puis qui sont revenus en Bretagne.

J’ai également fait la cueillette auprès des gens pour avoir des petites robes et en faire des grandes robes. Je trouve que c’est important de faire participer les gens, de trouver leur témoignage. Actuellement, je travaille sur les tissus et les costumes. Le vêtement c’est ce qui nous rassemble et c’est aussi notre identité. C’est ce que l’on porte du matin au soir, selon les saisons, selon notre humeur. C’est extraordinaire de savoir tout ce qui se passe autour d’un tissu ou d’un mot. Autrement dit, les motifs nous habillent, nous habitent.

Pourquoi appliquez-vous la feuille d’or dans vos œuvres ?

Premièrement, il y a dans l’histoire l’adoration du Veau d’or. Pourquoi ? L’homme avait besoin d’un dieu, de quelque chose d’invisible à adorer. Lorsqu’on y pense, l’or a plusieurs façons d’exister : il y a l’or en brique, l’or liquide, l’or de plusieurs façons. L’or c’est la chimie, il faut penser à la mémoire d’Adrien d’Yourcenar. L’or, c’est ce qui transforme et ce qui va nous transformer. J’ai très souvent besoin de mettre un poinçon d’or sur toutes mes œuvres. Parce que la feuille d’or, j’adore…

Quand ressentez-vous l’instant de création ?

J’ai une mise en place à faire avant. Je me dis toujours que la tête de l’artiste est quelque chose de non rationnel. Nous ne savons pas lorsque ça vient, mais les choses arrivent, car nous avons tout ça au fond de nous. À travers notre expérience, à travers notre lecture, à travers tout ce que l’on a vécu. Nous sommes déjà programmés pour réaliser une œuvre d’art. Pas tous les artistes peut-être, mais en principe, c’est son rôle de matérialiser ce qu’il a dans la dans sa tête.

Pour vous, qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ?

C’est quelque chose qui me dérange, qui m’amène au-delà d’un seul dépassement. Il n’y a pas beaucoup de chefs-d’œuvre pour moi en arts visuels car on connaît un peu tous les secrets. Mais en musique, il y a des choses qui me transportent, la musique nous emmène vers l’invisible. Lorsque l’on regarde une œuvre d’art qui est très visuelle, très réelle en matière, on part vers d’autres significations. Le monde de l’art, c’est exprimer toutes ses idées, tout ce que l’on ne voit pas, un monde. L’œuvre se fait chair. Que ce soient un poète, un musicien ou un danseur, l’artiste va matérialiser sa vision, son esprit, sa perception, sa « télescopie » à travers son expérience.

Carole Simard-Laflamme est originaire de Baie-Saint-Paul (Québec). Après une formation en architecture, elle a poursuivi des études en muséologie à l’Université de Montréal. En 1989, elle a représenté le Canada lors de l’International Textile Compétitions, à Kyoto. Depuis lors, l’artiste a réalisé plus de 60 expositions personnelles et une vingtaine dans les musées canadiens et européens.

L'oeuvre se fait chair. Que ce soient un musicien, un danseur, un poète, l'artiste va matérialiser sa vision, son esprit, sa perception, sa télescopie à travers son expérience dans cette pratique.

Carole Simard-Laflamme