Nils Aziosmanoff

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Directeur et co-fondateur du premier centre de création numérique français ouvert à Paris en 2001, Nils Aziosmanoff ancre son travail à la croisée de l’art, du numérique et de la technologie. Passionné par les nouvelles façons d’apprendre et d’appréhender l’avenir, le directeur du Cube promeut les créateurs qui osent inventer de nouvelles façons d’inventer. Entretien avec un passionné des mondes numériques, soucieux du devenir de l’humanité.

Quelques mots sur votre parcours ?

J’ai tout d’abord été musicien de jazz pendant une dizaine d’années, après des études d’harmonie et de composition classique. Tout en dirigeant un conservatoire de musique et de danse j’ai créé les premières formations en informatique musicale à l’Institut National de l’Audiovisuel, et à l’Institut International de l’Image et du Son. Cette activité m’a amené à créer en 1988 l’association ART3000, pionnière dans le domaine des nouvelles formes de création artistique numérique. Nous avons développé un réseau professionnel interdisciplinaire « art science et technologie », édité la revue Nov’Art, organisé plus de 500 événements artistiques et ouvert un atelier de création spécialisé en images de synthèse ainsi qu’un studio d’enregistrement. Ce fut une période très créative où nous explorions les nouvelles possibilités offertes par l’informatique dans la création. En 2000, j’ai dirigé l’organisation du symposium ISEA à Paris, l’un des événements majeurs des arts numériques sur la scène internationale, avec 30 pays participants. L’année suivante, je co-fondais le Cube à Issy-les-Moulineaux, après plusieurs projets de lieux avortés. C’était le premier centre de création numérique en France (voir encadré). Depuis son ouverture, j’ai également participé à la création de différentes entreprises innovantes, dans le domaine de l’édition multimédia (culture et éducation), de la cartographie interactive éditorialisée, et de la conception de lieux de nouvelle génération pour la « ville intelligente, créative et résiliente ».

Peut-on vous qualifier de pionnier du numérique ?

Je fais partie des pionniers de la création numérique en France, mais c’est tout un mouvement qui a émergé dans les années 80 autour de la conception assistée par ordinateur (son digital et image de synthèse). S’en sont suivies plusieurs révolutions avec le développement d’Internet, de la réalité virtuelle, de la réalité augmentée, des objets connectés, des réseaux sociaux, de l’IA etc., qui ont profondément bouleversé les pratiques de création. Les artistes se sont emparés de ces moyens pour explorer de nouvelles formes de représentation, de narrativité et d’expérience sensible, c’est tout un imaginaire qui renouvelle notre rapport au monde.

La pédagogie ainsi que la transmission des savoirs paraissent centrales dans votre approche. Pour quelles raisons ?

L’éducation est la clé du futur, nous commençons à cohabiter avec des machines capables de réaliser des tâches complexes mille fois mieux que nous. Ce phénomène touche tous les métiers, même ceux dits « créatifs ». L’IA peut déjà créer des fictions, de la musique ou de l’image, parce que la création repose sur des processus en grande partie modélisables. Elle n’est pas une concurrente du créateur mais un « outil intelligent » qui l’aide à repousser les limites de la création. C’est une rupture anthropologique sans précédent, et notre plus gros frein réside dans notre capacité à nous adapter à ce nouvel environnement. L’enjeu n’est plus d’apprendre à créer, mais d’apprendre à créer de nouvelles manières de créer ! Inventer de nouvelles manières d’inventer, voilà le défi, et il s’applique à tous les domaines. A quoi servirait d’augmenter notre puissance d’agir si c’est pour reproduire et amplifier les mêmes schémas, et donc les mêmes erreurs, qui ont conduits nos sociétés à une telle crise systémique ? A quoi servent les prouesses de l’IA, si ce n’est d’améliorer la condition humaine ?

Le numérique peut tout autant nous aliéner que nous émanciper, c’est une question de choix, de discernement, d’éthique et de conscience des finalités. Tout cela relève d’une éducation, dés le plus jeune âge. Face à la puissance technologique, nous devons développer les humanités, ce que les anglo-saxons appellent les soft skills. Une étude du World Economic Forum montre que la créativité est aujourd’hui en 10ème position des compétences clés dans l’entreprise, d’ici quelques années elle sera dans les trois premières. L’économiste Jeremy Rifkin dit qu’à l’ère de l’économie de la connaissance, la créativité va s’imposer comme une valeur centrale. Cette créativité sera utile pour résoudre les nombreux problèmes qui se posent à l’humanité. Elle passe par l’individuation, la capacitation, mais elle repose surtout sur la coopération, l’intelligence collective, et la coévolution avec les machines. Face aux défis de la planète, nous devons sortir des individualismes égoïstes et développer une « individuation en réseau ». Il nous faut sortir des systèmes de compétition et de domination, sortir du « capitalisme captaliste » pour reprendre la formule de Michel Bauwens. Il n’y aura pas de futur vivable sans entraide. Comme l’a dit Albert Jacquard, « je ne dois pas chercher à être plus fort que les autres, mais plus fort que moi même grâce aux autres ». Ce défi de transformation est d’abord culturel, sa réussite passe par l’éducation dés le plus jeune âge, et repose sur des valeurs éthiques. Il faut développer l’altérité, le soin (le care), l’attention, l’écoute, l’intelligence collective, l’esprit critique. Le numérique nous aide à repenser les modèles dans tous les domaines, en reliant le savoir global et l’agir local. Ainsi on voit émerger partout des « communs d’intérêt général » comme par exemple dans la production contributive de biens (les makers) ou l’éducation (la co-apprenance).

Quelle est la contribution que le Cube souhaite apporter dans les domaines de l’art et du numérique ?

Le Cube a accueilli plus de 4000 artistes de la scène internationale, et soutenu plus de 400 productions. Notre mission est de soutenir celles et ceux qui prennent des risques en explorant de nouvelles voies, qui interrogent nos croyances et proposent de nouvelles visions du monde. Ils sont aux avant postes et travaillent pourtant dans des conditions souvent précaires et difficiles, je les admire beaucoup. Ils travaillent à la croisée des arts, des sciences et des technologies, et doivent développer de multiples compétences pour conduire leurs projets transdisciplinaires, souvent très singuliers. Leurs outils et matériaux sont la data, l’IA, les objets connectés, la RV, la RA, la robotique, les biotechnologies, les nanotechnologies, ou encore les technologies empathiques et sociales. Leur démarche est tout autant tournée vers les low tech que vers les technologies de rupture, tout ce qui peut modifier nos modèles et nos imaginaires. La plupart des artistes interrogent les mutations du monde, notamment celles apportées par les technosciences, mais aussi les bouleversements écologiques, sociaux ou politiques. Au moment où nous découvrons de nouvelles formes d’intelligence (artificielles, collectives, animales ou végétales), nous comprenons que la vie sur terre est un équilibre fragile que nous mettons en danger. Les arts numériques vont nous aider à nous représenter cette rupture et cette complexité.

Le numérique est-il, pour vous, le futur de la création artistique ?

C’est un outil extrêmement puissant qui augmente nos capacités cognitives (par l’IA, la robotique et les moyens de communication), nous rend omniscients (par l’accès au savoir global) et nous permet d’agir partout et à tout moment (par les technologies ubiquitaires de réalité augmentée, de réalité virtuelle, et l’internet des objets). L’art s’empare de ces moyens pour ouvrir de nouveaux champs d’expression. Il en a toujours été ainsi. Le cinéma par exemple est né de la convergence de découvertes en optique, en chimie et en mécanique. Cette innovation a permis de « capter le réel » pour le mettre en récit. Depuis l’aube des temps, les arts, les sciences et les technologies concourent à cette évolution, et les nouveaux outils changent notre manière de voir le monde. C’est un phénomène anthropologique : l’homme crée l’outil qui façonne l’homme. Le numérique forme aujourd’hui le cœur nucléaire de cette évolution. Les sciences permettent de comprendre le réel, les technologies permettent d’agir sur le réel, les arts permettent de le raconter. Le numérique vient multiplier les synergies entre ces trois domaines. Ensemble, ils constituent un puissant levier d’élévation humaine, les créateurs doivent être aux avant-postes de ce renouveau.

Quel est l’avenir de l’intelligence artificielle dans l’art ainsi que dans nôtre société ?

L’IA augmente le réel d’une nouvelle dimension, à la fois relationnelle et expérientielle. En dotant les objets et environnements d’une capacité d’interaction et de comportement autonome, l’IA en fait des sujets, des créatures qui vont peupler notre réalité. Cette fusion du réel et du virtuel va connecter tout à tout, dans une sorte d’hyper réalité ubiquitaire. Cette complexité va contribuer à l’élargissement des consciences, ce que l’économiste Jeremy Rifkin appelle « la conscience biosphérique ». Elle repose sur la fusion de la noosphère, la sphère des idées imaginées il y a un siècle par Theilard de Chardin, et de la biosphère, la sphère du vivant. C’est l’avènement de la « symbiodiversité », et les artistes, tout comme les designers, ont un rôle déterminant sur la question de ses représentations, la création de dispositifs relationnels éthiques. A l’ère de l’économie de la relation, le bon, qui est un principe humaniste, va supplanter le beau, qui est un principe culturel. Quand à l’imaginaire, il va s’échapper du livre, du tableau ou de l’écran pour investir le réel tout entier, un réel devenu relationnel et communicant. Nous évoluerons dans des « réalités fictives », des expériences sensibles ancrées au cœur de la vie, et dont chacun de nous sera un acteur co créatif.

Y-a-t’il une œuvre présentée (au cube) qui vous touche particulièrement ?

Plus qu’une œuvre en particulier, c’est tout un mouvement que j’observe depuis une trentaine d’années et qui n’a jamais cessé de me fasciner. Par sa diversité et sa richesse, il montre l’infinie étendue de la créativité humaine. Les artistes du numérique sont les hackers du futur, ils réfutent les déterminismes esthétiques et les conventions culturelles, ce sont des dynamiteurs enthousiastes de certitudes. Ils n’ont aucune limite, l’impossible est leur terrain de jeu. Ils évoluent au delà de notre horizon, dans l’impensé. Ils cherchent le sens de cet « à venir » pour le mettre en récit. L’anthropologue Pascal Picq dit que la créativité est « une réponse qui attend sa question », l’art cherche, questionne, il veut comprendre. C’est pourquoi les artistes ont aujourd’hui une immense responsabilité. Dans un monde en perte de repères, où s’attisent les peurs, les haines et les replis égoïstes, la quête de sens est plus que jamais vitale. Ce n’est pas un hasard si beaucoup d’artistes s’intéressent aujourd’hui à la dimension sociale et écologique de la transformation. Les nouvelles formes d’aliénation y sont disséquées et déconstruites, mais ils explorent également les nouvelles formes d’empowerment créatif, c’est à dire les moyens de rendre les individus plus capacitaires, résilients et coopératifs.

Selon vous, pourquoi l’art est-il important dans nos vies ?

La psychanalyste Cynthia Fleury voit dans l’imagination créative une force supérieure à la philosophie. Nous créons le réel par l’imagination. Qu’est-ce qu’une ville, par exemple, si ce n’est une création totale ? Qu’est-ce qui n’a pas encore été modifié par l’homme sur terre ? L’art participe à ce que Yuval Harari appelle les « réalités intersubjectives », nos représentation et récits communs sur lesquels se fondent les communautés humaines. La littérature et le cinéma ont par exemple favorisé l’essor de relations sociales plus empathiques, la lutte contre le racisme et toutes les formes d’exclusion. Le mouvement culturel amorcé à la Renaissance, avec la naissance de l’individu puis de la démocratie, a fait le lit d’une conscience de plus en plus tournée vers le bien commun et qui aujourd’hui se ramifie à l’échelle globale avec les réseaux numériques. Mais la complexité de ce nouvel espace, si nouveau dans l’histoire humaine, fait que nous avons du mal à le représenter et à le mettre en récit. L’IA, la big data, les réseaux sociaux et les virtualités vont nous y aider, tout comme les techniques d’écriture et d’imprimerie en leur temps ont rendues possible l’évolution de nos sociétés. Le monde fluide des réseaux doit trouver les formes adéquates propres à servir ses desseins. La techné va ainsi paradoxalement nous rapprocher de notre humanité. En déléguant à la machine la plupart des tâches, nous allons nous rapprocher de ce qui nous en différencie, notre humanité, ce que le philosophe appelle « l’âme de la statut ».

(*) Le Cube est un centre de création numérique pionnier en France, il compte parmi les plus réputés d’Europe. Ouvert en 2001 à Issy-les-Moulineaux, il soutient les artistes qui défrichent les nouveaux territoires de sens, forme les publics aux technologies créatives et anime une large communauté interdisciplinaire « art science technologie ». Le Cube a accueilli plus de 4000 artistes de la scène internationale et soutenu plus de 400 productions. Il a coopéré à de nombreux projets artistiques dans le monde entier et reçu de nombreuses distinctions.  

Au moment où nous découvrons de nouvelles formes d’intelligence, nous comprenons que la vie sur terre est un équilibre fragile que nous mettons en danger. Les arts numériques vont nous aider à nous représenter cette rupture et cette complexité

Nils Aziosmanoff