Hélène Mercier

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Pianiste concertiste de renommée internationale, Hélène Mercier vit à Paris et mène une carrière virtuose participant à de prestigieux festivals. Elle nous livre avec sensibilité et profondeur ses réflexions sur la place de l’interprète dans l’œuvre musicale, l’omniprésence de la musique, ses spécificités et ses liens avec les arts plastiques. Agréable rencontre, au Park Hyatt, avec une musicienne solaire, comblée par le souffle de sa vie, la musique.

Comment est née votre passion pour la musique ?

À travers ma sœur qui était violoniste. J’en parle dans mon livre Au fil des notes… Elle était plus âgée que moi, six ans de plus, et j’avais très envie de pouvoir jouer rapidement avec elle. Le piano est rentré dans la maison alors que j’avais six ans et je m’y suis tout de suite mise. Les professeurs ont dit à mes parents que j’étais très douée et que j’avançais très vite, ce qui m’a d’ailleurs étonnée, j’étais ravie de ça. J’ai donc commencé à jouer avec elle des sonates de Mozart et de Beethoven à l’âge de neuf ans… Et puis ensuite vers l’âge de onze ans, j’ai décidé que je voulais en faire ma profession.

Où situez-vous l’interprète entre la fidélité à l’œuvre et la liberté d’expression ?

C’est un vaste sujet… Chaque interprète vous répondra différemment, surtout quand on rencontre les compositeurs et qu’on les entend jouer leurs propres œuvres. Je crois qu’il faut, déjà, avoir un respect du style du compositeur, de son époque, connaître les grandes lignes de sa vie. Mais tout se passe au niveau du subconscient, l’œuvre a elle-même sa vie propre. Je pense que c’est mieux d’être fidèle au compositeur, plutôt que d’être totalement hors style. Mais quelles sont les connaissances qu’on a sur le style de l’époque du compositeur ? Elles sont quand même relativement réduites, sauf évidemment, les compositeurs comme Debussy, Rachmaninov que l’on peut entendre jouer leur musique ; nous n’avons pas d’enregistrements de Chopin ou de Liszt…

Cependant, les compositeurs aimaient beaucoup entendre des interprètes jouer leurs œuvres d’une autre manière que ce qu’eux avaient en tête, et se disaient “Ah, finalement, j’aime encore mieux mon œuvre après vous avoir entendu la jouer”. Donc l’œuvre n’existe pas sans l’interprète, puisqu’il ne s’agit que d’une œuvre écrite sur papier. Et en même temps, l’œuvre change tous les jours, c’est une histoire de l’instant… et l’interprète est un médium entre le compositeur et le public ; il dialogue avec le compositeur et le public.

L’interprétation, art de l’instant, ne laisse que le souvenir et l’enregistrement nécessairement imparfaits. Comment s’accomplir avec une œuvre évanescente ?

Disons que je ne me pose pas vraiment la question. Quand on est interprète et musicien, on vit comme ça depuis toujours… Il existe des enregistrements des disques, et de nos jours, il y a Youtube, tous ces « méditchi » médias, les télé qui nous permettent de graver, figer des moments de grâce… ou pas d’ailleurs. Ce côté éphémère, je ne le ressens pas plus que pour quoi que ce soit d’autre en fait; finalement, la vie est éphémère…

Les compositeurs du XIXe finissant et du début XXe siècles semblent occuper une place centrale dans votre œuvre. Pour quelles raisons ?

Comme tout musicien, j’ai beaucoup joué de Bach, ça fait partie de l’apprentissage de base, j’ai joué du Scarlatti, beaucoup de Mozart…

Peu d’interprètes de nos jours s’attaquent à Bach. Je ressens un ADN assez commun avec ce compositeur. Mais je n’ai ni compositeur, ni époque préférés, que ce soit la période romantique, moderne, baroque ou classique. J’aime beaucoup Beethoven, je n’en joue pas du tout en ce moment ; il y a beaucoup de compositeurs que j’aime et tous se nourrissent les uns des autres.

Sans avoir de compositeur favori, avez-vous une œuvre que vous avez particulièrement aimé interpréter ?

J’ai beaucoup aimé jouer, par exemple, la neuvième symphonie de Beethoven à deux pianos, qui est transcrite par Liszt. C’est un très grand moment parce que le pianiste n’a pas accès à ce type d’œuvres énormes, orchestrales, très longues. Il faut que vous jouiez pendant une heure et quart, c’est une architecture qui se monte, c’est un voyage… Cela dépend des périodes, quand vous avez beaucoup joué de Ravel, vous avez peut être ensuite besoin de jouer du Schubert. Le pianiste ne peut pas jouer de Wagner sans des transcriptions… Il est vrai qu’à travers deux pianos, on peut jouer beaucoup d’œuvres qui sont orchestrales.

Les autres expressions artistiques, peinture ou sculpture, ont-elles une place dans votre processus d’interprétation ? Vous arrive-t-il, par exemple, d’associer les couleurs et les formes d’un tableau à une œuvre musicale ?

Pas moi, mais certainement beaucoup de musiciens le font, encore que pas tant de musiciens sont forcément amateurs d’art. Je ne suis pas certaine que ce soient des milieux qui se touchent tant que ça. J’ai remarqué que ce sont plutôt les artistes plasticiens qui, souvent, ont besoin de musique pour créer… Mais est-ce que les musiciens sont aussi sensibles à l’art ? Je ne suis pas plus persuadée.

Selon vous, pourquoi l’art musical est important dans nos vies ?

Parce qu’aujourd’hui, la musique a tellement changé… La musique est partout, dans les ascenseurs, les lobbys d’hôtels, les aéroports, les boutiques… Il y a toutes sortes de musiques ; il y a de la musique très sérieuse, de la musique de très grande qualité, de la musique où l’on doit s’assoir pour écouter, de la musique de fond…

De nos jours, il y a les playlists faites par les sociétés de streaming qui choisissent pour vous le type de musique; très souvent vous avez une playlist, par exemple, proposée par Spotify, mais vous ne savez même pas quel est le groupe ou l’artiste qui va jouer, ni le composteur. Donc je pense que l’auditeur maintenant est devenu très passif par rapport à l’écoute de la musique.

Le besoin de la musique, oui, je pense que chaque personne vit cela de manière différente. Certains vont avoir besoin de la musique pour se relaxer, d’autres pour rêver, d’autres pour se stimuler, pour aider à réfléchir, pour se rappeler de souvenirs dans la nostalgie, pour aimer…

Finalement, la musique sert à tout, elle est très vaste. Et ce qui serait bien maintenant, ce serait que les frontières soient de moins en moins précises entre les différents types de musiques. Heureusement, les compositeurs actuels, dits de “musiques sérieuses”, sont de plus en plus influencés par le jazz, par le rock, par la techno, par la musique pop, plus “vulgarisée” je dirais, qu’on a à l’heure actuelle et qui prend beaucoup de place.

Quelle serait votre définition d’un chef-d’œuvre ?

Je n’ai pas de définition d’un chef-d’œuvre. Prenons comme exemple Picasso ; sa dernière période était moins prisée que sa période bleue ou rose. Ce fut ensuite le cubisme qui était vu comme étant sa période la plus extraordinaire…

Je pense que ça change avec l’œil du temps. Il y a certainement des œuvres qui sont moins bonnes que d’autres, mais il y a probablement plusieurs chefs-d’œuvre ; et ça change au fil du temps et de la perception de celui qui regarde l’œuvre, ou qui l’écoute. En musique, un musicien va dire “ça c’est un chef-d’œuvre, telle œuvre” et l’autre va dire “non, je ne suis pas d’accord, je ne le ressens pas comme un chef-d’œuvre” ; c’est finalement assez subjectif, et on peut dire qu’il existe beaucoup de chefs-d’œuvre, beaucoup de grandes œuvres.

Et ce qui est merveilleux, dans le cas de Picasso, c’est que c’est tout ce qu’il a pu faire au cours de sa longue vie qui est exceptionnel, c’est toute son œuvre. C’est donc lui, finalement, le chef-d’œuvre ! [Rire]. C’est son œuvre dans son entité.

Hélène Mercier et Fanny Revault au Park Hyatt

L'œuvre n'existe pas sans l'interprète, puisqu'il ne s'agit que d'une œuvre écrite sur papier. Et en même temps, l'œuvre change tous les jours, c'est une histoire de l'instant... L'interprète est un médium entre le compositeur et le public.

Hélène Mercier