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Dicrola – FORMAFLUENS

 

Entretien avec Gerardo Dicrola (Italie/France) par Paolo Guzzi (Italie)
Dicrola, artiste Italien, travaille et vit à Paris depuis 1968

Paolo Guzzi : A quelles motivations répondait ta décision de t’installer en France, à Paris ?

Gerardo Dicrola : Les conditions économiques que connaissaient alors ma famille ont été à l’origine de cette décision. Après le décès de mes parents, mon frère ainé dut endosser le rôle de chef de famille. C’est lui qui le premier vint à Paris –en 1964- puis, quelques mois plus tard, m’invita à le rejoindre. A ce moment, j’avoue qu’au plan artistique, j’aurais préféré la ville de Milan… –

Qu’as-tu trouvé à ton arrivée à Paris ?

Mon premier séjour n’a duré que 3 mois. J’avais trouvé un logement dans le quartier huppé du 8ème arrondissement, à deux pas de l’Arc de Triomphe. A cette époque, je ne vis dans les galeries de Paris que les représentants conventionnels de la peinture traditionnelle au milieu desquelles l’avant-garde semblait se résumer à Picasso ! C’est pour échapper à cette tristesse qu’au terme de ces 3 mois, répondant à un impérieux « Courage, fuyons » je retournais à Salerno où, me semblait-il, soufflait plus fort le vent de la modernité ! Ce n’est donc qu’en janvier 1968, lors de mon retour à Paris, que j’ai découvert l’ARC* au Musée d’art moderne. Parallèlement, j’ai eu la chance, à l’occasion d’une conférence à l’Institut culturel italien, de rencontrer Lucio Del Pezzo, dont je devenais rapidement l’assistant. Ma décision de demeurer à Paris est née de cette double rencontre.

De quelle manière as-tu débuté ta carrière à Paris ?

J’ai tout d’abord exercé une activité très en vogue à cette époque à Paris : celle d’artiste-opérateur culturel. Inscrit à l’association des peintres et sculpteurs italiens de France, j’organisais, au sein de l’Institut culturel italien que dirigeait alors Dottore Caruso des expositions d’artistes internationaux, tels que Hans Stalder, Bory. Jean-Jacques Lebel, Montesano, Salvo, ainsi que le philosophe Alain Finkielkraut avec une conférence de Pierre Restany. Il était important d’être parmi les acteurs de la culture. Ma première prestation, en tant qu’artiste, a lieu en 1973, lors d’une des premières biennales de Paris.

Quelle est la différence avec ce qu’il se passe aujourd’hui ?

Malgré les années, je continue de voir les choses avec la même jeunesse d’esprit, la même curiosité. Ainsi, j’adhère totalement à l’assertion du philosophe allemand Peter Sloterdijk, qui prétend qu’aujourd’hui un philosophe peut parfaitement être également Commissaire d’une exposition, tant il est vrai que l’art contemporain doit être pensé comme un discours à part entière et non comme une simple illustration. Je pense en effet qu’un hybridisme constructif est préférable à une ennuyeuse tautologie. Pour cette raison, j’ai intitulé un récent manifeste : « Dicrola-Hybride », ce qui n’est que l’avatar cohérent du classement d’artiste caméléon auquel je n’ai en fait jamais dérogé – sauf en apparence- tout au long de ma carrière et qui fut toujours la condition première de ma liberté.

Comment définirais-tu l’art en Italie, au moment où tu as quitté le pays ?

L’art italien en était resté au futurisme de Marinetti. Mon adolescence fut influencée par Boccioni et par le métaphysicien De Chirico, avec lequel j’ai entretenu une correspondance, ce qui contribua très fortement à l’élaboration de mes choix ultérieurs et notamment, en France ceux de Marcel Duchamp et de l’Arte Povera.

Quelles rencontres, à Paris, ont été déterminantes dans la structuration de ton travail ?

Parmi les rencontres d’importance, je peux citer le marchand d’art et directeur de la Galerie de France Gildo Caputo, Lucio Del Pezzo, Guido Biasi, Gina Pane, Giovanni Lista, Jean – François Bory , Yvon Lambert, Gian Marco Montesano, Peter Klasen, Jean-Jacques Lebel, Jean Le Gac, César, Jean Lesniewski, Christian Boltanski, Christian Rigal, Julien Blaine, Jacques Donguy, Carlo Prosperi, Ada Lombardi, Gérard- Georges Lemaire, Antonio Furone, Gilles Deleuze, Felix Guattari, Jean Baudrillard, Lucrezia de Domizio-Durini,Buby durini et beaucoup d’autres !

Comment ton art a-t-il évolué jusqu’à aujourd’hui ?

Aujourd’hui : ce mot résume ma philosophie. Le « Carpe diem » du poète Horace. En fait, depuis que j’ai fait « table rase » en 1968, rien n’a changé. L’instant, le présent, l’existence, le mouvement continu, l’interactivité ! Je suis opposé à l’immobilisme, au statisme.

Où en es-tu aujourd’hui ?

Aujourd’hui ? Toujours aussi curieux ! L’artiste doit être attiré par l’art, avant d’attirer ensuite l’art à lui-même par réciprocité. Une osmose doit se créer entre l’un et l’autre et aboutir, par amalgame, à ne plus constituer qu’un seul corps. Au terme du processus, l’artiste se transforme lui-même en oeuvre d’art, c’est ma conviction. Mon art a toujours évolué dans le droit fil d’une même philosophie, mais en empruntant des habits différents. On parle ici de la pure plasticité empruntée au théâtre : la performance, le corps comme oeuvre vive et parfaite, considérés au travers du prisme de mes glaces éphémères, rouilles interactives, photo et vidéo, autant de traces d’événement ayant eu lieu. Mon unique clé : l’éclectisme.

Quelle influence Paris a-t-il exercé sur ton travail ?

J’ai essentiellement été influencé par les philosophes, ainsi que par la découverte de la poésie visuelle. Les artistes qui m’ont le plus profondément marqué ont d’abord été les précurseurs de « l’Arte povera » italien.

Dans quelle ambiance se trouve le monde artistique à Paris et quels sont les rapports des artistes avec les institutions ?

A Paris les institutions m’ont beaucoup aidé. En France, le métier d’artiste est reconnu comme une profession à part entière. J’ai moi-même rapidement obtenu de l’administration l’attribution d’un atelier comportant un appartement à des conditions très avantageuses, ainsi qu’une couverture sociale. Enfin, cette même administration française, nonobstant cette « italianité » que je n’ai jamais cessé de revendiquer, m’a décerné la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres. Pour ce qui est de l’ambiance artistique, elle me semble caractérisée par une attitude largement tautologique. Je reconnais néanmoins que quelques artistes –reconnus ou non- produisent un travail intéressant en allant puiser ailleurs l’inspiration : à New-York, à Londres, à Berlin ou à Bruxelles… Mais on vient tout de même d’ouvrir un second « Centre Pompidou » à Metz, en Moselle…

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