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Le training du peintre

Par Marc Goldstain

Marc Goldstain est un peintre bien connu pour ses paysages urbains qui interrogent le réel et le banal dans un formalisme proche de la vision illusionniste de l’œil. Depuis peu, ce travail connaît un tournant très colorés, soutenu par la pratique de la méditation, en pleine présence (méthode Danis Bois). Il enseigne le dessin et la peinture en y mêlant un “training” issue de cette méditation, donnant un ancrage corporel et une perception fine du monde.

Comment l’artiste passe-t-il à l’action ? La médiation corporelle constitue un point central du travail du peintre. Les curieuses et curieux découvriront, à travers ces quelques lignes, en quoi cette approche apparaît essentielle, au sens d’essence intérieure.

L’artiste peintre occidental travaille le plus souvent à partir du monde émotionnel et intellectuel, ce qui semble bien naturel. Le corps s’avère évidemment l’outil-clé pour faciliter le geste et renforcer le regard de l’artiste. Mais il est souvent utilisé comme un objet, voire malmené. En effet, le mythe de l’artiste « maudit » qui peut aller jusqu’à se détruire pour son œuvre demeure encore présent dans l’imaginaire collectif et celui des artistes eux-mêmes. Et je ne parle pas des artistes pour lesquels le corps et sa matière sont secondaires et pour lesquels l’esprit et les concepts priment.

Pour ma part, je me suis intéressé très tôt à une activité globale de l’artiste alliant le corps et l’esprit au point d’en faire l’objet de ma recherche durant mes études. Elle visait à décrire, en « première personne », l’évolution d’un artiste-plasticien formateur en pratiques de « la pleine présence », comprenant entre autres de la méditation, une gymnastique « sensorielle » douce. Pour nourrir l’analyse, je m’appuyais sur mon propre « journal de bord », décrivant mon activité à l’atelier et mes réflexions de façon très pratique et quotidienne.

À partir de ces expériences, j’ai construit un parcours théorique en trois séquences :

• L’analyse d’ouvrages reprenant les paroles de deux peintres incontournables dans l’histoire de l’art : Paul Cézanne et Francis Bacon ;
• Une synthèse théorique des principes de l’esthétique pragmatique de John Dewey et Richard Shusterman, deux philosophes qui rapprochent l’expérience corporelle et l’expérience esthétique ;
• L’exposition de certains des principes de la pédagogie perceptive fruit des travaux de Danis Bois fondateur de «  la pleine présence » (voir le site cerap.org), qui ont inspiré et renouvelé ma pratique d’artiste.

Sur cette base, mon propos est de livrer différents « trainings » possibles pour l’artiste, ainsi que des pratiques retranscrites et/ou filmées. J’ajouterai quelques arguments en leur faveur.

Avant de commencer, il est important de bien définir la notion de « training », permettez-moi cet anglicisme car il est utilisé en tant que tel dans certaines pratiques notamment sportives. Selon moi, le training est un entrainement particulier pour telle ou telle pratique, visant une meilleure performance lors du passage à l’action. On en parle particulièrement dans les « arts performatifs » des domaines théâtraux et de la danse. Mais ces pratiques de training existent aussi en peinture, notamment dans une démarche traditionnelle, comme dans les calligraphies et la peinture chinoises ; ou une reprise de traditions comme la forme de danse « chamanique » employé par Jackson Pollock pour déposer la peinture sur la surface de sa toile.

Jackson Pollock dans son atelier

Les trainings « en pleine présence » ont la particularité d’être à la fois une préparation physique à l’action, une mobilisation des sens et de la cognition, mais s’utilisent aussi comme « outils » aidant pour trouver des solutions à l’action picturale. Pour créer ces conditions particulières, la « pleine présence » propose trois différentes approches corporelles : la méditation pleine présence, la gymnastique sensorielle et l’accompagnement par le touché manuel. Je me concentrerai sur ces deux premiers aspects, qui peuvent se regrouper en un seul « la méditation », qu’elle soit immobile ou « active » en mouvement.

L’introspection sensorielle

La méthode introspective visant à regarder au dedans de soi, existe dans différentes philosophies et cultures : par exemple dans les différentes formes de méditations orientales, Zen, Yoga…. Danis Bois en a conceptualisé une forme particulière visant le développement de la perception de l’élève, selon un protocole précis impliquant une attention progressive aux sens extéroceptifs et intérieurs de son corps :

« L’introspection sensorielle, c’est le moment où le patient assis confortablement et immobile, est guidé verbalement par le pédagogue. Il doit suivre les consignes qui lui sont transmises selon un protocole bien déterminé. Tour à tour, il est invité à poser son attention sur le silence, puis sur la luminosité qui apparaît à travers ses paupières fermées et en dedans de lui, pour ensuite observer les tonalités à l’intérieur de son corps. Enfin, il doit capter les pensées qui s’imposent à sa conscience. » (Bois, 2006, p. 110).

Finalement, le peintre impressionniste contemplant un paysage avec attention afin de s’en imprégner n’est pas éloigné du « méditant » observant un paysage plus intérieur. Il est clair que cette attitude de mobilisation introspective paraît pertinente pour enrichir la palette « sensorielle » du peintre.

Claude Monet – Impression, soleil levant

Les termes employés par Bois à propos du prima de la sensation font écho à ceux de Cézanne qui souhaitait que l’artiste ne fasse pas de confusion entre pensée intellectuelle et sensation d’une part, du besoin de sensation inhérent à la pratique du peintre d’autre part, la réflexion venant ensuite (parfois de façon quasi-simultanée).

Maria Leão, performeuse, précise que l’introspection sensorielle est un lieu de ressourcement vivant dans lequel l’artiste puisera la force de son expression, un lieu de « plein », à l’inverse peut-être d’une idée de la méditation où c’est le vide qui est recherché : « Dans le travail de Danis bois, le silence n’est pas anesthésie ou retrait de soi, mais au contraire contient dynamisme, élan, impulsion, engagement fluide. C’est à partir du silence que le performer trouvera l’immersion totale dans le lieu du processus créateur. » (Leão, 2003, p. 211) .

Marc Goldstain, “A valid path” 

Bois cite le témoignage d’une personne faisant le lien entre son état psychique et sa tension corporelle ancienne ; le relâchement de cette dernière entrainant un mieux-être général « une personne témoigne : « Avant cette Introspection Sensorielle, je ressentais un état de tension corporelle qui m’habitait depuis longtemps ; au fur et à mesure que la tension se relâchait, ma tension psychique disparaissait pour donner place à un sentiment de bien-être’. Il s’agit là d’un autre niveau d’intelligibilité par le fait que le sujet découvre et comprend la nature du lien entre le psychisme et le corps. » (Bois, Bourhis, 2010, p.6). Sans doute que ce nouvel état vécu par la personne facilite un passage à l’action créatif.

Pour terminer cette présentation succincte de la méditation comme training artistique, deux vidéos accompagnent cet article sur une méditation enregistrée avec mes élèves avant un cours de peinture et sur le training “gym sensorielle” pour l’artiste.

Méditation en pleine présence sur l’immobilité du corps

Le training du peintre

Références bibliographiques :
Bois D. (2019) La méditation pleine présence, les sept voies d’accès à la chaleur humaine, Eyrolles.
Dewey J. (2010), « L’art comme expérience », Gallimard, Paris
Leão, M. (2002), « La présence totale au mouvement », Point d’appui, Ivry sur seine.
Shusterman, R. (2007), « Conscience du corps », l’éclat, Paris.