Image de L’Art brut. Le guide
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L’Art brut. Le guide

Par Céline Delavaux

Céline Delavaux est l’auteur d’une thèse de doctorat sur Dubuffet et l’art brut (L’Art brut, un fantasme de peintre, Flammarion, 2019), ainsi que de nombreux ouvrages sur l’art brut, l’art moderne et contemporain. Elle est la coordinatrice éditoriale de Grande Galerie. Le Journal du Louvre et collabore à diverses revues culturelles.

Extrait de L’Art brut.
Le guide, Flammarion, 2019.

Les amateurs d’art brut comme les novices ont de la chance en ce début de xxie siècle, car désormais l’art brut est partout ! Or, les premières expositions de la fin des années quarante n’ont été visitées que par quelques Parisiens éclairés et, mis à part l’exposition de 1967 au musée des Arts décoratifs, il est resté très difficile de voir des productions d’art brut avant que Jean Dubuffet ne fasse don de sa collection à la Ville de Lausanne. Ouvert au public depuis 1976, le musée appelé Collection de l’Art Brut, aujourd’hui riche de près de soixante-dix mille œuvres dues à un millier d’auteurs, reste une adresse incontournable pour découvrir l’art brut.

Cependant, ce n’est qu’à la fin des années 1990 que les institutions et les publications dédiées à l’art brut se sont multipliées. On a également pu commencer à lire de petits paragraphes consacrés à l’art brut dans les ouvrages généraux d’histoire de l’art : le processus de légitimation de l’art brut s’était enfin mis en marche. Rien d’étonnant à ce que l’histoire de l’art ait autant résisté à assimiler un concept qui non seulement n’entre pas dans les cases, mais met en cause les catégories mêmes de la discipline… L’art brut est le petit pois sous le matelas de la princesse Art !

Fidèle à l’esprit polémique de Jean Dubuffet, le premier conservateur de la Collection de l’Art Brut, Michel Thévoz, décrivait son institution comme un « antimusée » et avait opté pour une muséographie bien particulière : selon lui, ces productions « autres » devaient être exposées autrement… Si l’intention première visait la neutralité pour résister aux règles muséales traditionnelles, l’effet a conduit à une forme de théâtralisation car il transformait l’espace d’exposition en « espace mental ». Le lieu était entièrement peint en noir, ce qui a influencé la réception des œuvres : caves ou greniers, les lieux sombres sont métaphores de l’inconscient ; on les imagine habités par la folle du logis ! Les artistes « bruts » créant dans le secret, loin des regards, dans « l’ombre » du milieu artistique, leurs œuvres se retrouvaient exposées dans le noir. Pourquoi pas ! Mais cette scénographie a induit des connotations qui environnent toujours la réception de l’art brut : le primitif, l’originel, le mystère, la folie, le magique… – connotations que l’on retrouve par ailleurs dans de nombreux textes consacrés à l’art brut.

On trouve également encore des productions d’art brut présentées à la manière de cabinets de curiosités, ce qui confère d’emblée un caractère d’étrangeté aux œuvres, les associe à des trouvailles intéressant le collectionneur excentrique. À ces scénographies particulières s’ajoutent des cartels qui insistent parfois exagérément sur le caractère pathétique de la biographie de l’auteur. Si la vie des créateurs « bruts » déroge au parcours des artistes patentés, la noirceur de leurs destinées ne doit pas venir opacifier notre perception. Autrement dit, face aux œuvres d’art brut, inutile de se transformer en apprenti psychiatre ou d’appeler l’émotion de toutes ses forces : il faut avant tout se laisser faire, sans a priori, comme face à toute œuvre d’art !

Au début des années 2000, le mode d’exposition de l’art brut a pris d’autres formes, notamment avec l’ouverture du LaM, Lille Métropole musée d’Art moderne, d’Art contemporain et d’Art brut à Villeneuve-d’Ascq. Depuis 2010 y est présentée la collection d’art brut de l’association L’Aracine, qui a fait l’objet d’une donation. Ici, c’est sur le mode du white cube que l’art brut est exposé, dans une ambiance blanche et lumineuse qui correspond à nos habitudes de réception des oeuvres d’art moderne et contemporain. Ainsi, ce choix muséographique contribue à légitimer l’art brut comme de l’art (tout court). Installée dans une aile du musée qui lui est exclusivement dévolue, cette collection d’art brut est également présentée de manière temporaire dans le cadre d’expositions qui la font dialoguer avec l’art moderne et l’art contemporain. C’est un phénomène nouveau et une bonne manière de se demander ce qu’est le « brut » des œuvres quand elles sont ainsi confrontées. Car si l’on peut distinguer l’art contemporain de l’art moderne de manière esthétique et historique – pour aller vite, on commence à parler d’art contemporain au début des années 1960 –, il n’en va pas de même pour l’art brut, dont les œuvres peuvent avoir quelque chose de moderne, de contemporain, de naïf ou de populaire…

L’art brut, ce ne sont pas seulement des œuvres, c’est une certaine idée de l’art, c’est un esprit. Alors pourquoi ne pas s’en inspirer avant ou après la visite d’une exposition ?

Si la présentation d’œuvres relevant de l’art brut est longtemps restée confidentielle, ce n’est pas un hasard : c’est que l’inventeur de l’art brut pensait que personne ne comprenait les enjeux qu’elles recelaient…

Il faut dire que le projet de Jean Dubuffet était ambitieux : en lançant cette expression d’« art brut » et en montrant les productions marginales qu’il avait commencé à collectionner en 1945, c’est une déflagration théorique qu’il voulait provoquer dans le monde de l’art qui lui était contemporain. La plupart des expositions que l’inventeur de l’art brut a organisées s’accompagnaient d’un texte pamphlétaire prônant un « art brut » contre un « art culturel ». C’est une attaque de l’art académique, traditionnel, que l’on trouve dans les écrits de Dubuffet, dont les titres à eux seuls sont éloquents : L’Art brut préféré aux arts culturels en 1949, Honneur aux valeurs sauvages en 1951, Place à l’incivisme en 1967. C’est au cœur de ces textes d’une verve savoureuse que l’on découvre les enjeux de la collection d’art brut et de sa monstration.

Les écrits de Jean Dubuffet ont été rassemblés à partir de 1967 et édités par Gallimard. On n’y trouvera pas une simple définition de l’art brut, mais quelques portraits vifs de créateurs autodidactes isolés des milieux culturels, riches d’une grande inventivité. On comprendra aussi que l’art brut n’est pas une simple appellation servant à désigner des objets, mais un concept qui cherche à mettre en question la définition de l’art. Ainsi, face à une production brute, la question à se poser n’est pas « Est-ce que c’est de l’art brut ? », mais plutôt « Qu’est-ce que l’art ? »…

Céline Delavaux

Extrait de L’Art brut. Le guide, Flammarion, 2019.

Image à la une : Léopard, guépard et bébé léopard de Takayuri Ayama (2016) – Collection de l’artiste.