Image de Des graffs dans la nuit
Image de Des graffs dans la nuit

Des graffs dans la nuit

Jean-Jacques Salgon

Extrait
Des graffs dans la nuit
De la grotte Chauvet à Judit Reigl
Jean-Jacques Salgon
Editions Arléa


Alors commence l’enchantement. Ce que la nature a conçu en ses profondeurs, ce que le temps, l’érosion ont fabriqué, creusé, façonné, ce que la chimie des pluies et des minéraux a orné, festonné, coloré en variant a l’infini les formes, les textures, les couleurs, tout cela explose a présent sous nos yeux ébahis, dans une monumentale et silencieuse déflagration. 

Il a fallu d’abord le titanesque travail de la tectonique, pour que d’énormes masses de sédiments aient été hissées, bousculées, pliées, disloquées. Il fallu ensuite faire s’abattre sur ces reliefs d’innombrables déluges qui viennent lessiver ces rocs, attaquer et corrompre ces durs massifs de calcaire urgonien. Il a fallu que L’eau des pluies s’immisce en chacun des points faibles, élargisse la moindre diaclase, creuse un boyau à travers les joints de sédimentation. L’eau des torrents souterrains a oeuvré pour forcer son passage puis, s’enfonçant toujours au plus profond, a abandonné ses anciens cours à la fantaisie des eaux moins violentes, au goutte-à-goutte patient et musard du ruissellement. Alors, ce qui n’était qu’un tunnel s’est transformé en palais des mirages, s’est peuplé de milliers de cristaux, stalactites et stalagmites, draperies, fistuleuses, disques translucides, forets de minuscules excentriques qu’un souffle suffirait a briser. Quand on y fait entrer la lumière, tout se met à étinceler. Alors on est plongé dans un monde étrange et beau, monumental et ciselé, inquiétant et paisible, suggestif et secret. Cela s’ordonne, depuis les plus énormes masses jusqu’aux plus infimes détails, en une série de prodiges. Cela luit et palpite, comme si l’on était entré dans le ventre d’un géant. Il faut se rendre à l’évidence : la grotte Chauvet est en soi une merveille. Et cet émerveillement que la lumière dansante des lampes fait naitre à nos yeux, je suis sur que je le partage avec celui qui entra jadis en ces lieux, une torche de bois a la main, mon semblable, mon frère d’il y a trente-cinq mille ans. 

Maintenant, on est au coeur d’un profond mystère fait d’immobilité et de silence, mais aussi d’imperceptibles mouvements, du clapotis parcimonieux que les gouttes d’eau en tombant font retentir dans les ténèbres. C’est la, loin des entrées qui leur servaient souvent d’abri ou d’habitat, dans P’inquiétante étrangeté de ces confins obscurs, que les hommes de jadis se sont aventurés, se sont avancés vaillamment a la rencontre de leurs dieux. 

(…)

Partout où l’homme allait, les animaux régnaient. Cela allait de l’oiseau ou du rongeur le plus inoffensif à ces monstres ambulants qu’étaient les mammouths, les mégacéros ou les bisons. Il faut imaginer ces tribus humaines clairsemées venues à la conquête de ce monde froid et hostile, avec pour seuls avantages, le feu, la parole et la sagaie. Il faut imaginer la solitude transie, farouche et libre de ces hommes, leur vaillance, les combats quotidiens qu’ils étaient obligés de mener pour survivre ; la fierté qu’ils devaient éprouver lors d’une belle prise ; ce qu’il leur fallait témoigner d’intelligence, de ruse, de persévérance, pour vaincre un gibier. On dit que la plupart des animaux représentés à Chauvet n’étaient pas chassés (lions, rhinocéros, mammouths, panthères) puisque la base de leur alimentation carnée était plutôt le renne. Mais en est-on sûr ? Ne pouvaient-ils parfois, dans certaines occasions, se lancer des défis ? Désirer se mesurer aux fauves les plus redoutables ? Et alors quelle joie, quelle exaltation, quel souverain prestige recueilli, pour celui ou ceux qui venaient de vaincre la bête ! Quoi qu’il en soit ils durent admirer les animaux qui régnaient alors sur le monde, les admirer et les aimer pour leur force, leur agilité, leur fougue, leur puissance, leur grâce, leur beauté, les admirer comme prédateurs et sans doute aussi les désirer comme proies. 

Jean-Jacques Salgon est écrivain. Il a publié entre autres Parade sauvage (2016) et Obock (2018) chez Verdier.

Au-delà de l’ancienneté de ces figures, de leur état d’exceptionnelle conservation, quelque chose transcende ces images qui vient les faire vibrer d’un éclat presque surnaturel. Elles bougent et nous semblent vivantes, investies d’une puissance secrète qui défie les siècles. Elles portent en elles les traces d’une vision qui nous échappe et c’est cela qui nous émeut.
Depuis l’enfance où son père instituteur l’amenait récolter des fragments de poterie, des silex ou des dents humaines dans les grottes ou au pied des dolmens de l’Ardèche, Jean-Jacques Salgon, écrivain et scientifique de formation, passionné d’art, a gardé un goût prononcé pour la préhistoire.
En 2004, il a eu la chance de visiter la grotte Chauvet et, plus récemment, celle moins connue de Baume Latrone, dans le Gard. Des graffs dans la nuit surgit de la rencontre avec les oeuvres pariétales de plus de 30 000 ans, et des chocs de la découverte. Son étonnement et son éblouissement apportent des réponses à sa passion de l’énigme.

Trouver en librairie