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Conversations silencieuses

Par Olivier Schefer

Extrait
Conversations silencieuses L’art, la beauté et le chagrin d’Olivier Schefer

La rencontre singulière, amoureuse ou artistique, advient au moment où on ne l’attend pas, ou plus du tout. Elle est poreuse au monde avant de se faire exclusive. 

Il faut avoir posé ses yeux sur des corps de femmes ou d’hommes, aiguisé son regard sur la ligne d’horizon et la pointe d’une montagne, été aveuglé par la lumière, ébloui par le blanc du givre, blessé par la décrépitude et la vulgarité. Il faut avoir pleuré de déchirement parce qu’un de vos enfants quitte la maison, de joie a des retrouvailles et de solitude amoureuse. Avoir reçu au visage un crachat, empestant le tabac et la sueur, si interloqué qu’on met un instant avant de le nettoyer. Avoir perdu du temps devant des émissions stupides. Avoir écouté, tôt le matin, les derniers oiseaux qui chantaient. Avoir usé ses pas à Naples dans de vieilles ruelles puant la pisse et le chou, puis découvert, au détour d’un escalier abrupt, la baie immense qui tend ses vastes bras. Alors, il se peut que notre regard perdu, épuisé en pure perte, notre «  oeil sauvage », dit André Breton, vienne, un beau jour, se poser sur une toile immobile. 

Si la peinture ne bouge pas dans un monde qui s’agite de toutes parts, c’est qu’elle attend patiemment que nous soyons prêts a la recevoir. Je ne sais pas si ce sont les regardeurs qui font le tableau, comme l’écrivait avec malice et ironie Marcel Duchamp. Peut-être est-ce l’inverse : les tableaux font leurs regardeurs.

La grande leçon du regard tient au premier moment de dépossession, presque de sainteté, logé au cœur de la rencontre esthétique : lorsque la richesse de la vie cumulée en nous a brisé tous les écrans. Des œuvres nous appellent et nous répondons présents, cette fois-ci, pour une raison qui nous appartient, reprenant pour certains, débutant pour d’autres une conversation silencieuse avec la peinture. 

Cette conversation n’a évidemment rien d’une banale discussion, elle n’est pas plus bavardage qu’échange de questions et de réponses. II s’agit plutôt d’un étrange et difficile face-à-face mené de chaque coté d’un miroir, comme si les figures prises dans la couleur et les lignes se tenaient derrière une paroi de verre invisible, nous regardant sans nous voir, proches, si proches et infiniment inaccessibles. 

(…)

Les artistes trébuchent dans la vie, car leur problème n’est pas la culture mais la création. La première est un confort intellectuel, un signe de distinction sociale, la seconde une mise a nu de tous les instants. Du moins lorsqu’elle est authentique. L’art n’est pas cultivé, il ne peut être dénué de sève, de vitalité primitive. Nous parlons souvent de la racine des choses, de leur radicalité. Comme ils sont rares ceux qui ont vraiment plongé les mains dans l’obscurité de la terre jusqu’à tâter une racine, cet objet inquiétant, grossier, humide, rugueux. 

J’avais donc appris le bon goût, les bonnes manières, ce qu’en de multiples circonstances, était utile et disons-le agréable. Mais je n’avais pas appris à vivre ; à souffrir, à aimer, à tromper, à être trahi à mon tour, à décevoir, à vouloir dans le même temps des choses contradictoires. Je ne savais rien de moi. J’ignorais que la vie est un destin de solitude. Que nos amis nous trahissent quelquefois et que nous les décevons aussi. Que nous pouvons être attiré par ce qui nous est le plus éloigné. Et que cette différence-là, ce non-moi, dirait Proust, nous est absolument, violemment nécessaire. 

Si la vie des peintres nous intéresse autant que leur peinture, ce n’est pas que la première explique la seconde. L’art n’explique rien, laissons cela aux philosophes et aux théologiens !  La création est souvent à l’antipode de la vie d’un artiste. Celui-ci extirpe la substance de ce qu’il vit, il s’en éloigne même strictement ; il ne suffit pas de raconter quelque chose. Certains écrivains vont au bord de la mer planter le décor dune histoire et d’autres imaginent la forêt vierge amazonienne depuis une chambre d’hôtel en Normandie. 

Nous n’avons que les mots pour aller au-delà des mots, les peintres ont leurs images pour crever l’illusion. 

Les grandes oeuvres sont toujours traversées par la vie, comme ce corridor d’hôtel dont Proust, qui laisse parle passer le froid du dehors. Ce sont parfois des moments de crise, de tremblements intérieurs, de secousses. 


Les conversations silencieuses furent d’abord celles d’un enfant avec son père, avant de devenir celles de l’amitié, riche de tout ce qui reste toujours à dire, du seul fait d’aimer. Elles passent par le regard et empruntent les méandres que le narrateur entretient avec l’art. C’est ce goût de l’art qu’Olivier Schefer nous fait partager. Les œuvres, nourries de nos joies et de nos blessures, nous révèlent alors à nous-mêmes.

Conversations silencieuses
L’art, la beauté et le chagrin
Olivier Schefer
Editions Arléa

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